L’art auprès de l’âtre

« Un balcon sur la mer »

Film de Nicole Garcia 2011

Côté cour ou côté jardin? Nicole Garcia nous propose d’assister au drame comme au théâtre, depuis le balcon et plus précisément, depuis un balcon sur la mer. La mer qu’il fallut à Agamennon traverser afin d’assaillir la ville de Troie où était détenue par Pâris, fils du roi de Troie, Hélène, l’épouse du frère d’Agamennon. Mais Agamennon a offensé la déesse Artémis qui a exigé en réparation le sacrifice d’Iphigénie, la fille de celui-ci. Il refusa d’abord, puis plia. Afin d’attirer Iphigénie, Agamennon lui dit qu’Achille voulait sa main. Lorsqu’elle sut qu’en réalité elle devait être sacrifiée, Euripide nous dit qu’elle accepta pour la Grèce, tandis qu’Eschyle dit qu’elle refusa et maudit les Grecs. Racine, quant à lui, dit que la fille d’Hélène aurait été substituée à Iphigénie ce qui valut à Agamennon de se faire occire à son retour de la guerre de Troie.

Le mythe d’Iphigénie fut ainsi propice à l’imagination des tragédiens. Quelle version choisir? Le théâtre est une fenêtre sur la vie réelle ou inventée, puis réinventée, écrite par des auteurs à l’imaginaire pouvant voguer sur l’océan qui offre une étendue infinie pour décrire les émotions, les sentiments et les histoires. Se pose alors la question de savoir dans le film, si l’individu écrit lui-même sa propre histoire. Peut-on parler de destin? Qui tire les ficelles? Peut-on se reconstruire après une guerre?

En effet, Marc, après avoir passé une partie de son enfance en Algérie est revenu à Aix-en-Provence en 1962 avec sa famille lors de la guerre d’indépendance. Une rencontre avec le passé fera remonter des abîmes de l’inconscient des souvenirs confus favorisant la manipulation. Ainsi d’une part, Marc lutte pour écrire sa propre histoire dont les choix d’autre part, auront des conséquences sur sa vie.

D’une part, la lutte pour écrire sa propre histoire vient du fait qu’un individu se construit tout d’abord sur le terreau de l’enfance, dont les racines s’enrichiront des choix et des rencontres qu’il aura faites pour faire grandir l’arbre qui survivra et constituera la mémoire de l’individu. Cette question de la mémoire est centrale car si elle fait en partie défaut à la mère de Marc, s’agissant de la mémoire immédiate, elle sera confuse pour Marc qui aura du mal à reconstituer le puzzle. Ainsi, le point de départ de la construction du personnage de Marc est la question de la légitimité. Puis, vient se greffer celle de la manipulation.

La question de la légitimité tient en deux points. Le premier, celui de l’amour légitime qui vient s’opposer à l’amour illégitime. L’amour légitime vient de la stabilité de son union issue du mariage. Ensuite, il a un enfant et un travail rémunérateur. Son épouse est professeur comme l’était le père de Cathy, son amour d’enfance qu’il a abandonné à son départ d’Algérie et pour lequel il culpabilise. Marc travaille dans une agence immobilière à Aix-en-Provence avec son beau-père qui l’estime et le décrit comme étant le gendre idéal : père exemplaire et bon mari. Il est aussi content de son travail et fait remarquer à son gendre qu’il n’y a plus que lui, Marc, qui réalise des ventes immobilières, c’est d’ailleurs pour cela qu’il veut qu’il vienne présenter la bastide à Mme Mandonato qui n’est autre que Marie-Jeanne, l’amie d’enfance de Cathy qu’il a aussi connue en Algérie. L’amour illégitime est représenté par l’adultère qu’il commet avec Marie-Jeanne et qui est destructeur.

Le second point est issu de la guerre d’indépendance qui fait fuir de nombreux français qui traversent la Méditerranée et reviennent sur le continent. La terre d’Algérie devenue illégitime, poussera la famille de Marc vers la France, terre restée légitime. Ils se baseront à Aix. Marc est alors déraciné et telle ces rues désertes que l’on voit au début du film et lorsque la guerre est évoquée, la rencontre avec Marie-Jeanne va le plonger dans la solitude, abandonnant encore une fois ses nouvelles racines, celles de la famille qu’il avait fondée.

Marc lutte ainsi pour écrire sa propre histoire mais sur des données faussées par la confusion des souvenirs et la manipulation dont il sera victime à savoir celle de Marie-Jeanne mais aussi celle de Sergio, associé et ami qui l’a trahi.

Marie-Jeanne ne corrige pas Marc qui, lorsqu’il la rencontre à l’occasion de la vente de la bastide, l’appelle « Cathy ». Elle laisse Marc dans l’erreur car elle était déjà amoureuse de lui à Oran et voulait l’épouser alors que Marc n’avait d’yeux que pour son amie Cathy. C’est ainsi qu’elle se justifie auprès de Marc et ajoute qu’elle était malheureuse que Cathy ait péri dans un attentat après le départ de Marc alors qu’elle a été épargnée.

Cependant, Marie-Jeanne est aussi actrice pour le théâtre et manipule son père en lui faisant croire qu’elle est greffe à la 4ème chambre du tribunal. Elle ne lui révèle pas qu’elle fait affaire avec Sergio qui se sert d’elle comme prête-nom pour signer des transactions immobilières dont Sergio assure que ce sont ses clients qui paieront le prix des transactions, ce qui est très risqué pour Marie-Jeanne qui s’engage contractuellement vis-à-vis du vendeur immobilier.

Sergio est le personnage le plus manipulateur de l’histoire. Il est masqué et manipule Marie-Jeanne dont il fut l’amant lorsqu’elle était jeune avant son mariage. Aujourd’hui, elle est veuve depuis 5 ans. Sergio continue d’être son amant et tire les ficelles aussi bien en ce qui concerne Marie-Jeanne que Marc ou l’agence immobilière. Il revient systématiquement à l’agence en disant qu’il a fait chou blanc. Il ne fait aucune transaction lui-même, prétextant que la marché a été emporté par un tiers ou a échoué comme par exemple, la vente bloquée soit-disant par la municipalité. C’est Sergio qui a organisé la vente de la bastide avec Marie-Jeanne. Il va récidiver en organisant une autre transaction avec elle et d’autres partenaires. Marie-Jeanne dont le père vieillissant a hypothéqué la maison, va dans un premier temps, accepter de conclure l’affaire, puis elle va se rétracter. Sergio finance aussi les travaux de rénovation d’un restaurant chinois que le père de Marie-Jeanne leur loue depuis 10 ans. Ne concluant aucune vente lui-même, se pose la question de l’origine de ses revenus. Marc a compris que Sergio ne s’était pas inscrit dans la légalité et l’oblige à démissionner s’inquiétant des conséquences des transactions que Sergio fait conclure à Marie-Jeanne, celle-ci étant contractuellement engagée par les ventes et prend donc tous les risques.

Sergio, enfin, lorsqu’il a envoyé Marie-Jeanne faire la transaction avec Marc, connaissait leur histoire et en a profité.

Marc, pour écrire sa propre histoire, est amené à faire des choix qui auront des conséquences sur l’avenir des personnages.

Dans un premier temps, les choix de Marc et Marie-Jeanne sont guidés par la culpabilité qui sera représentée par la signature de la promesse de vente de la bastide.

En effet, Marc avait demandé à Marie-Jeanne lorsqu’il a dû fuir l’Algérie, de dire à Cathy qu’il reviendrait, promesse qu’il n’a jamais tenue. Il a fui contre son gré, sous l’ordre de son père. La culpabilité est par exemple présente lorsque dans le film, Marc fait pénitence assis sur une chaise dans le couloir tandis qu’il écoute Cathy jouer du piano dans le salon. C’est aussi sans doute par culpabilité que lorsqu’il sait qu’il fait un transfert de Cathy sur Marie-Jeanne, il quitte femme et enfant pour elle tout en sachant qu’il s’est « perdu’ ».

Marie-Jeanne culpabilise aussi d’avoir échappé à l’attentat dont a été victime Cathy et va jusqu’à se travestir pour lui ressembler. Elle est brune et s’est teinte en blonde, couleur de cheveux de Cathy, sans doute à la demande de Sergio. C’est pour cela que lorsqu’elle justifie son silence en faisant remarquer à Marc que c’est lui-même qui l’a appelée « Cathy » sans la voir reconnue, cela ne tient pas, puisqu’elle s’est « déguisée » en Cathy.

Le silence est donc une donnée importante dans l’histoire. La mère de Marc ne lui avait jamais dit que Cathy était morte dans un attentat juste après leur départ d’Algérie. Elle a perdu la mémoire immédiate (eilzammer), mais pas celle du passé, ce qui fait qu’elle se souvient de cet événement. L’Algérie, ainsi que le dit Marc à son épouse, est un sujet tabou. Il (sa famille) était ‘du mauvais côté ». Lorsque son épouse organise une fête parce qu’elle devait une invitation, il lui répond qu’elle ne devait rien du tout (déculpabilisation) puis il parle de retourner en tant que touriste en Algérie. Besoin de revenir sur cette terre pour comprendre son histoire car il reste prisonnier du passé et se doute qu’il doit déculpabiliser. Un enfant ne peut pas porter sur ses épaules l’histoire de deux pays. Or, dans le film, les victimes de la guerre sont d’abord les enfants : Marc, Cathy, Marie-Jeanne ou les enfants qui fuient le théâtre lors d’un attentat. Marc finira par revenir quelques jours en Algérie où il pleure car il fait son deuil.

Ainsi, la destruction psychologique se poursuit même après la guerre. Le couple de Marc implose et Marie-Jeanne est « paumée ».

Le couple de Marc implose car la culpabilité lui fait rejoindre Marie-Jeanne. Cette histoire semble encore vouée à l’échec puisque Marc dit s’être « perdu ». Peut-être pense-t-il qu’il faut qu’il expie. Son épouse patiente, lorsqu’après l’avoir quittée, il revient chercher Emmanuelle, leur fille, elle lui dit « On verra ». Elle sait qu’il doit faire son chemin. Il s’agit d’une quête individuelle mais elle et leur fille en sont les victimes collatérales.

Marie-Jeanne, quant à elle, est « paumée ». Elle fait un peu de théâtre car elle en faisait lorsqu’elle était enfant en Algérie. Elle vit surtout des manipulations de Sergio et aide son père financièrement. Elle n’a pas de travail stable et n’a pas de réelle identité. Elle pourrait avoir le rôle du fantôme.

Ainsi, la vie n’est pas du théâtre et tout comme il existe plusieurs versions du mythe d’Iphigénie, chacun doit écrire sa propre histoire car chacun est acteur de sa vie et non spectateur. Plusieurs chemins se présentent, celui de Marc est inscrit dans la culpabilité et le deuil. Il reste, pour l’instant, prisonnier de son histoire, il n’a pas su relever le défi. Se réveillera-t-il?


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *