Christopher dit « Chris », vit à Londres. Jeune professeur de tennis ambitieux, s’adressant à ses victimes qu’il vient de tuer et parlant du bébé qui devait naître de sa maîtresse assassinée, il cite Sophocle: « N’être jamais venu au monde est peut-être un bienfait ». Personnage cynique, à la personnalité double, celle de l’ombre et celle de la lumière, qui préfère ne pas attendre sa chance qu’il invoque tout au long du récit et qu’il estime indispensable pour toute réussite sociale, ne la provoque pas non plus, mais compte sur elle. La fin justifie-t-elle les moyens? Issu d’un milieu défavorisé, d’un père dans la misère qui a trouvé Jésus après avoir perdu ses deux jambes, il souhaite comme la balle de tennis, franchir le filet et accéder à la classe sociale au-dessus. Mais la balle, elle, ne passe que d’un côté à l’autre du cours. Ainsi, de prof intégré, il va passer à criminel en sursis. La zone d’ombre, tel le tableau géant de la galerie, le suivra toujours, même détachée de lui. En effet, ce n’est pas la chance qui forge le destin d’un individu mais les moyens choisis par celui-ci pour tracer son chemin (I) auxquels viennent s’ajouter des moyens extérieurs aux choix de l’individu (II).
Les moyens choisis par Chris pour tracer son chemin sont d’une part des moyens classiques (A) et d’autre part, des moyens issus de sa personnalité (B).
Chris est ambitieux. Il a préféré délaisser le circuit des compétitions pour celui de l’enseignement dans une cité moderne, Londres, où coexistent le monde des affaires et un château moyenâgeux. Au moyen de méthodes classiques, à l’aide de ses bonnes références, d’un travail reconnu, de son potentiel, il est admis dans la noblesse londonienne. Il va épouser Chloé, la fille d’un riche homme d’affaires. Il ne veut plus des « têtes de série » qui lui ont brisé le coeur et que selon son ami Henry, il pourrait vaincre grâce à quelques rebonds. Ils préfère s’attaquer à plus faible que lui et choisit des gens aisés et bienveillants. Chloé ne sait pas jouer, elle est vraie. Il lui donne des cours de tennis, elle lui offre des places de spectacle, ils vont au restaurant avec Tom le frère de Chloé et Nola une jeune actrice qui passe des auditions semées d’échecs. Mélange des classes sociales où demeurent certains points communs comme l’alcool. Eléonore, la mère de Chloé boit beaucoup comme Nola l’américaine issue d’un milieu défavorisé. Dans cette détresse, il n’y a pas de classe sociale. Une joute verbale aura lieu entre les deux protagonistes, la mère de Tom fiancé à Nola, reproche à celle-ci de se faire des illusions quant à son avenir d’actrice qu’elle devrait selon elle, remettre en question mais Nola ne désarme pas. Ainsi est illustré le propos de Tom qui cite le pasteur « Le désespoir est la moindre des résistances » que Chris, fervent partisan de la chance, corrige en disant que « La foi est la moindre des résistances ». Désespoir et foi se retrouvent dans le comportement des deux femmes qui boivent l’une sans doute par ennui et l’autre pour s’accrocher ou pour oublier ses difficultés. Chris, manipulateur, dira à Nola que de boire lui donne de l’assurance et confiance en elle.
Nola garde la foi en son travail et Chloé croit aussi au travail et contredit Chris qui prétend que dans la vie tout est affaire de chance et de relations. Le beau-père de Chris l’apprécie parce qu’il travaille bien et non pas pour la chance car Chris par malchance, perd de l’argent personnel sur des placements boursiers . Mais Chris apprend vite : au contact de sa nouvelle famille il apprend à faire du cheval alors qu’il en avait peur et projette d’en acheter un. Il aura de bons résultats en tant qu’homme d’affaires car il a beaucoup d’idées (il est créatif) et apprendra à se servir d’un fusil de chasse avec lequel il tuera sa maîtresse, leur bébé en gestation et sa voisine. Le beau-père dans sa bienveillance, ne soupçonnant pas la part d’ombre de Chris, va lui proposer de prendre des cours de commerce pour accéder à un poste de responsabilités avec chauffeur, notes de frais, etc. Chris convoite le standing de cette famille. Il veut acheter un pull en cachemire comme celui de Tom mais ne sait pas qu’il n’est pas de cette matière, il va chez Cartier, il aime les sorties au restaurant, les spectacles, il n’est pas prêt à renoncer à tout cela pour aller vivre avec Nola devenue sa maîtresse et enceinte de lui. Il ne veut pas perdre son emploi, alors le jour où Chloé lui dira que les vacances d’été sont annulées et reportées à dans 4 semaines tandis que Nola le presse d’avouer la vérité à sa femme, Chris bascule. C’est le coup de théâtre. Il décide d’éliminer l’obstacle à sa grande vie: Nola, le filet de séparation entre les deux mondes : la pauvreté et la richesse pour n’être plus que dans celui de la richesse. Mais Nola, une fois morte, s’adressera à lui dans sa conscience pour lui rappeler qu’il y aura toujours une épée de Damoclès au-dessus de sa tête car il a fait beaucoup d’erreurs. En effet, dans une séquence, la collègue de travail est au courant pour la relation de Nola avec Chris et le fait qu’elle est enceinte de lui.
La personnalité de Chris se révèle d’une part par un discours manipulateur et d’autre part par son manque de charisme.
En effet, en tennisman, pour mener le jeu, Chris use d’un langage professionnel : ainsi à son beau-père pour expliquer ses pertes financières sur le marché depuis quelques mois : « J’ai dû être un peu négligent, manquer de concentration. J’croyais avoir pris les bonnes décisions ». Le beau-père lui répond alors que lui et Chloé ont « un filet de sécurité ».
Ainsi, face à Chloé, il adopte une stratégie de joueur. Lors du choix du menu au restaurant, il prend le plat le moins onéreux. Elle dit de lui qu’il est bien élevé car modeste dans ses choix : au lieu de prendre des blinis avec du caviar, il choisit le poulet rôti. Lorsqu’avant son mariage, elle lui propose de travailler pour son père, il fait mine d’hésiter. Enfin, lorsqu’elle le soupçonne de la tromper, il ne lui avoue pas sa faute, il lui dit ce qu’elle veut entendre la laissant penser qu’il est distant parce qu’ils n’arrivent pas à concevoir un enfant. Il lui dit même qu’il culpabilise de ne pas pouvoir lui faire d’enfant.
Face à la police, il va d’abord nier avoir fréquenté Nola après la séparation d’avec Tom. Puis, le policier lui disant que Nola avait tout écrit dans son journal intime, il va reconnaître qu’il était son amant mais dit qu’elle fantasmait quant à son éventuelle rupture d’avec Chloé. Ensuite, il va essayer de le culpabiliser lui disant que la police allait détruire sa famille. Il lui demande « un peu de compassion ». Il soupire souvent. Mais c’est aussi un traître alors quand le policier lui demande s’il a un fusil, il dit que son beau-père en a un et qu’il ne faut pas remettre en cause l’honnêteté de cet homme.
Face à Nola, des match auront lieu car elle n’a jamais abandonné la partie. Elle a souvent perdu car il la manipule et autant qu’il est faux, elle, elle est vraie. Alors, en pervers narcissique il la culpabilise et utilise des arguments ridicules. Lorsqu’elle le somme de parler à sa femme, il lui répond qu’ils vont partir trois semaines en vacances et qu’à leur retour il le dira à Chloé. Elle insiste, il lui dit que c’est pas facile. Nola proteste : « Et pourquoi pas? Si tu t’embêtes à la maison avec elle et que t’es aussi fou de moi que tu ne cesses de le répéter? Il lui répond dans un élan tragi-comique : « Je ne veux pas gâcher les vacances de tout le monde, tu comprends? C’est tellement brusque! ça va avoir un énorme impact sur tout le monde ! » Coup de théâtre les vacances sont reportées, ce sera fatal à Nola. Il fait croire à sa maîtresse qu’il est parti en famille en Grèce puis en Sardaigne mais elle l’aperçoit sortant du bureau. Elle commence à lui faire un scandale dans la rue. Ils vont chez elle et le match reprend. Il lui dit : « J’ai décidé d’écourter (les vacances) parce que ça me ronge ! et je ne suis revenu en ville qu’avant hier parce que j’avais besoin d’une semaine pour parler à Chloé sans que toi tu me talonnes sans arrêt ! » Manipulée, Nola lui répond : « Ah, tu me rends folle! Je ne sais plus si je dois te croire ou pas! » Le match reprend et Nola corrige Chris lorsqu’il lui dit qu’il était en Grèce alors que c’était en Sardaigne. Chris est incohérent. Il lui propose d’avorter. Elle refuse alors il lui dit qu’il pourrait l’aider financièrement. Elle lui répond que ça ne suffit pas. La nuit, à son domicile, Chris ne trouve plus le sommeil et le lendemain matin, il prépare l’arme du crime : il s’empare du fusil de chasse du beau-père et le range avec des cartouches dans le sac de sport. Dans la soirée, chez Nola un nouveau match se joue. Nola lui dit que si Chris n’a pas le courage de parler à Chloé, elle le fera. Il est au pied du mur et lui dit qu’il lui en parlera le lendemain. Nola insiste pour qu’il le fasse de suite. Alors, ne craignant pas le ridicule, Chris lui répond : « Je peux pas! Pas avant qu’elle s’endorme! ça serait pas raisonnable! » Situation tragi-comique. Nola admet qu’il parlera le lendemain à Chloé et Chris lui donne rendez-vous le lendemain chez elle lorsqu’elle sortira de son travail. Il est face au miroir, elle face à lui dos au miroir. Le pervers narcissique la culpabilise encore et elle lui dit : « Oui, Chris, tu me fais dire de ces choses! J’m’en veux à moi-même! Tout ce que je veux c’est qu’on soit ensemble! Chris lui répond alors qu’il projette de la tuer le lendemain à l’heure dite, « On sera ensemble! ». Manipulateur sans aucun charisme, lors de ses match il use d’arguments rissibles, il s’effondre et pleure sur lui après avoir commis les meurtres, lorsque la police verra les photos de Nola qui est belle de sa personne, l’enquêteur dira que ça ne peut pas être Chris l’assassin que le policier qualifie lui-même de « pauvre Shmoll ».
Chris, qui pour l’instant, a la chance que la police renonce, suivra un chemin auquel viendront s’ajouter des moyens extérieurs aux choix qu’il a faits (II).
En effet, Chris peut, lorsque la police abandonne, déclarer victoire par forfait (A) car la justice a été évincée (B).
La chance dont bénéficie Chris n’a rien à voir avec la réussite personnelle. Il n’y a pas de balle de match et les statistiques peuvent induire en erreur.
Il n’y a pas de balle de match car la police renonce tout simplement à exercer des poursuites envers Chris. Le policier ne veut pas nuire à une famille sans anicroche. Il a de forts soupçons quant à la culpabilité de Chris, il a rêvé que c’était lui le coupable et a trouvé le mode opératoire, mais par un concours de circonstances, un drogué a été trouvé avec dans sa poche, l’alliance de la voisine que l’on pense tuée par des drogués venus la cambrioler. La chance n’a rien à voir dans la disculpation supposée temporaire de Chris car lorsqu’il a voulu jeter l’alliance de la voisine dans la Tamise, l’anneau n’est pas passé par-dessus la barrière et est retombé sur le bitume. Le drogué l’a ensuite récupérée. Si l’anneau était tombé dans la Tamise, Chris n’aurait pas été inquiété tandis que l’alliance n’ayant pas été revendue mais ayant été récupérée, cela ne coïncide pas avec un vol. Le policier pense que l’anneau a pu être récupéré d’une manière ou d’une autre par le drogué ce qui ne disculpe pas Chris. Le policier renonce toutefois parce qu’il craint de ne pas pouvoir convaincre le jury. Quant à Yann, le voisin de Nola qui avait toqué à la porte de la voisine que Chris venait d’abattre et attendu qu’elle lui réponde, renonce tout simplement après l’avoir interpelée plusieurs fois. Il renonce et repart s’en s’inquièter. Là aussi, victoire par forfait.
Lors de sa réflexion, le policier pensait que la voisine avait ouvert la porte à Chris parce qu’elle le connaissait. Le second policier lui répond que « Dans 80% des crimes, les gens ouvrent leur porte aux criminels. » La statistique va profiter à Chris à qui le beau-père avait promis un poste où il devrait mener une affaire avec des japonais mais il fallait que ses statistiques pour l’affaire soient exactes. Les statistiques dans l’histoire, auront aidé le monde des affaires mais auront nui aux recherches policières peut-être parce que les enquêtes criminelles s’intéressent à l’humain bien plus que dans le monde des affaires et qu’en matière d’humanité tout ne s’explique pas avec des chiffres, des probabilités. Cet aléas statistique vaut celui de la chance.
La justice est donc évincée mais ce n’est peut -être pas définitif car en tennis, le titre est toujours remis en jeu. La justice, à l’origine, reposait sur la chance par la voie des ordalies et aujourd’hui, Chris vit avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête.
A l’époque Franque, sur le territoire français, la justice était exercée soit par le tribunal royal, soit par les autres tribunaux. Il s’agissait d’un système accusatoire devant exercer la vengeance. Les tribunaux étaient saisis par la victime et le procès était oral. Les deux parties devaient être présentes et des mots spéciaux ainsi qu’un rituel devaient être utilisés. La charge pesait sur l’accusé qui devait prouver son innocence. Les mécanismes de preuve étaient originaux : il y avait des témoins qui affirment que la personne est honnête ( il s’agissait souvent des témoignages de la famille quant à la moralité de la personne). On utilisait l’appel au serment de la part de la famille ou des fidèles qui viennent jurer avec l’accusé ou l’accusateur. Enfin, l’intervention de Dieu pouvait être requise par le biais des ordalies. Au Xé siècle, des ordalies ont eu lieu en Angleterre. Les ordalies étaient constituées d’épreuves physiques qui pouvaient être bilatérales où l’accusateur et l’accusé s’affrontent au bâton : l’église bénit les combattants et le vainqueur du combat remporte aussi le procès car on considère que Dieu a désigné le vainqueur. Il pouvait aussi être organisé des épreuves unilatérales où l’accusé doit se livrer à une épreuve physique où Dieu décide s’il a raison selon qu’il réussit ou pas. A l’époque, pour la population, l’intervention de Dieu ne faisait aucun doute tandis que les juges étaient sceptiques en raison des compromis entre accusé et accusateur intervenant dans un système pénal plus ou moins corrompu. Depuis, la justice a évoluée et la chance n’a plus sa place dans le procès qui repose sur l’exigence de preuves matérielles.
Toutefois, puisque dans « Match Point » la police a déclaré forfait, une épée de Damoclès menace Chris pour le restant de ses jours puisqu’une fois le crime prescrit, des cold case peuvent être rouverts en cas d’élément nouveau. Nola a rappelé à Chris qu’il avait fait des erreurs. Le tennisman s’arrange aussi avec sa conscience où en pervers narcissique il dit à Nola au sujet de la voisine qui lui a ouvert sa porte : « On ne peut bien connaître ses voisins qu’en cas de crise ». Autrement dit, si la voisine ne lui avait pas ouvert sa porte, il n’aurait pas tué sa maîtresse. Il ajoute « On apprend à refouler sa culpabilité et puis à vivre avec, il le faut, sans quoi elle vous submerge ». La voisine l’interroge de savoir s’il culpabilise pour elle et le bébé. Il lui répond : « Les innocents sont parfois sacrifiés à une plus grande cause. Vous avez été un dommage collatéral ». Puis, il cite Sophocle au sujet du bébé : « N’être jamais venu au monde est peut-être le plus grand bienfait ». Nola lui dit de se préparer à payer le prix de ses crimes ne sachant pas encore que la police allait renoncer. Chris lui répond : « Il conviendrait que je sois appréhendé et puni. Il y aurait là au moins une petite marque de justice. Au moins la plus mince dose d’espoir qu’elle pourrait peut-être avoir un sens ». La justice dépend des hommes et n’est pas parfaite, mais elle tente d’être juste, c’est pour cela qu’il n’est pas à l’abri d’un procès.
En conclusion, l’arrivée tant attendue par Chloé du petit Térence fait dire au beau-père « Avec des parents comme Chloé et Chris, cet enfant va réussir tout ce qu’il entreprendra dans la vie. » Tom ajoute : « Tu sais, moi, ça m’est égal qu’il soit grand. Tout ce que j’espère c’est qu’il ait de la chance. » Le mot de la fin est dit par Tom : « A Térence, que la chance navigue avec lui! ». Le terme « naviguer » renvoie au bateau et à la Tamise. Ceci fait échos à la déclaration ouvrant le film et faite par Chris : « Celui qui a dit « Je préfère la chance au talent », avait un regard pénétrant sur la vie. Les gens n’osent pas admettre à quel point leur vie dépend de la chance. Ça fait peur de penser que tant de choses échappent à notre contrôle. Dans un match de tennis, il y a des instants quand la balle frappe le haut du filet où elle peut soit passer de l’autre côté, soit retomber en arrière. Avec un peu de chance, elle passe et on gagne. Peut-être qu’elle ne passe pas et on perd. » L’assassin semble ne pas avoir envisagé que la balle ne puisse pas passer en raison de l’abandon de l’adversaire. Il ne s’agit plus d’une question de chance mais de celle de la réaction des individus.


