L’art auprès de l’âtre

Charlie Chaplin « La ruée vers l’or » (1925) et « Les temps modernes » (1936)

Parmi la diversité de la société humaine, Chaplin a choisi à travers ces deux films, d’évoquer deux catégories d’individus : les êtres qui sont des pionniers et d’autres qui sont de simples exécutants. Ce qui les relie, c’est la recherche de la liberté que ce soit pour se libérer de ses chaînes représentées par le besoin vital de se nourrir ou par celui de se délier de l’écrasant engrenage de l’industrialisation poussée à outrance jusqu’à en nier l’être humain et vouloir en faire une machine. Dans ces circonstances, comment l’homme peut-il se libérer de sa condition? Il lui faudrait d’abord quitter ses chaînes (I) afin de conquérir sa liberté (II).

Dans ces deux oeuvres, le personnage de Chaplin est présenté dans le récit comme une personne seule. Solitude du chercheur d’or et solitude de l’ouvrier travaillant à l’usine bien qu’étant comparé aux moutons dans le troupeau. Être pris parmi la foule ou traverser le désert enneigé de l’Alaska n’épargne pas la solitude.

En effet, deux obstacles freinent leur évolution : d’une part celui de leurs chaînes (A) et d’autre part l’obstacle de la temporalité (B).

Des chaînes, représentées par les souliers que Chaplin a accrochés à ses poignets dans le film « La ruée vers l’or » pour faire croire qu’il dormait dans l’autre sens afin de surveiller son acolyte pris d’hallucinations car affamé au point de le confondre avec un poulet géant ou bien par les menottes lorsqu’il est envoyé en prison dans « Les temps modernes » sont d’une part la faim pour chacune des oeuvres (1) et d’autre part le lien de subordination pour le deuxième film (2).

La faim est la chaîne commune aux deux films. Elle est symbolisée par une corde. Elle sert à attacher un chien dans les deux films. Dans « La ruée vers l’or », il noue la corde tenant le chien à son pantalon pour lui servir de ceinture mais le chien voulant poursuivre un chat dans la salle de bal où travaille Georgia comme danseuse, oblige Chaplin qui dansait avec Georgia car elle lui avait proposé de danser afin de rendre Jack jaloux, Chaplin paraissait insignifiant, à couper la corde qui tenait aussi son pantalon et libère ainsi le chien parti à la chasse. Malgré ses déboires, Chaplin est un héros et affrontera Jack qui importunait Georgia. Après avoir pris un coup qui le déstabilisera, Chaplin, manquant de visibilité et croyant atteindre Jack du poing, tape dans le poteau en bois au-dessus duquel était fixée une horloge. Le poteau s’effondre et l’horloge assomme Jack. Chaplin qui n’avait pas vu l’impact en conclut qu’il ne connaissait pas sa force. Ensuite, la cabane où il s’était réfugié avec Big Jim avant d’aller en ville, finit au bord d’un précipice. Lorsque Big Jim reviendra à la cabane avec Chaplin, la cabane, comme la roue tourne, tourne durant la nuit et glisse au bord du précipice. Big Jim ayant réussi à s’extirper de la cabane en pente, enverra la corde au petit homme afin de le sortir de là. Big Jim a retrouvé sa montagne d’or et ainsi qu’il l’avait promis à son ami s’il l’aidait à retrouver la cabane, il l’a fait millionnaire. Ils sont désormais à l’abri de la faim. Enfin, lorsque Chaplin retrouve Georgia à la fin du film sur le même bateau alors qu’à la demande d’un journaliste il avait revêtu ses haillons, il tombe au milieu d’un cordage enroulé comme un couffin et Georgia pense qu’il est le passager clandestin recherché sur le bateau. Ell propose de payer son billet. Le capitaine lui dira que ce n’est pas lui le clandestin mais qu’il est un célèbre millionnaire. Il ne connaîtra plus la faim et véritable or c’est l’amour malgré les haillons du petit homme.

Dans le film « Les temps modernes », lorsque Chaplin est engagé comme serveur dans un restaurant, alors qu’un client vient avec son chien tenu par une corde discuter avec une équipe de rugbymen, Chaplin qui apportait un canard à un client excédé d’attendre son repas, est pris à partie avec les rugbymen qui jouent au rugby avec le canard qui finit accroché au lustre parmi des ficelles.

Ainsi, la corde semble symboliser l’estomac noué par la faim et le soulier que Chaplin fait cuire au début du film « La ruée vers l’or » symboliserait l’estomac dans les talons. A la fin des temps modernes, la gamine recherchée par la brigade des mineurs s’étant enfuie avec Chaplin noue le tissu de son bagage et Chaplin secoue son soulier. Ils ne savent pas de quoi leur avenir sera fait mais Chaplin lui dit de garder espoir.

En effet, dans « Les temps modernes », la gamine orpheline de mère avec ses deux petites soeurs a un père au chômage. Elle chaparde des bananes sur un bateau arrimé au port et les distribue aux enfants. Elle en ramène aussi à sa famille. Elle volera ensuite un pain car lorsque la brigade des mineurs est venue la chercher avec ses soeurs puisque son père a été tué lors d’une manifestation de chômeurs, elle devait être placée dans un orphelinat. Les brigadiers ont emmené ses deux soeurs mais elle, s’est enfuie. Seule et tiraillée par la faim, elle vole un pain. Elle bouscule Chaplin dans sa fuite qui alors s’accuse du vol mais une passante dira que c’est la gamine qui a volé le pain. Elle volera encore lorsqu’elle voudra accueillir Chaplin dans une cabane abandonnée près d’une usine : elle lui sert une entrecôte volée et un pain volé.. Les meubles et la cabane vétustes s’écroulent au fur et à mesure sans doute parce que « bien mal acquis ne profite jamais ». Lorsque sorti de prison après avoir été pris malgré lui dans une manifestation pour la liberté et avoir été arrêté comme meneur, Chaplin a été engagé dans un grand magasin où le gardien a eu un accident du travail. Au cours de sa ronde nocturne, il tombera sur un ancien collègue de travail venu dans le magasin avec deux complices chercher à manger. Ils se régaleront et le lendemain matin, Chaplin sera surpris endormi sous un tas de tissus. Chaplin sera à nouveau arrêté.

Dans « La ruée vers l’or », Chaplin cohabite au départ dans la cabane avec un bandit qui mourra tué par la police et Big Jim un pionnier chercheur d’or comme Chaplin, le petit homme. Mais ils ne volent pas, ils meurent de faim. Ce qui les sauvera après avoir mangé le soulier, c’est le fait que Chaplin tue un ours. Chaplin parti pour la ville tandis que Big Jim repart chercher sa montagne d’or, sera accueilli après avoir feint un malaise pour pouvoir manger, par un ingénieur qui lui confiera ensuite sa cabane et lui dira de veiller sur « son home pendant sa longue absence ». « Au revoir et n’oubliez pas donner du picotin à la mule ». La métaphore de la mule pourrait signifier que même l’homme au plus bas de l’échelle sociale a le droit de manger.

Dans le film « Les temps modernes », une autre chaîne est évoquée, celle du lien de subordination. En effet, le directeur de l’usine surveille sur un écran le travail des ouvriers et donne l’ordre d’aller sans cesse toujours plus vite au point que l’homme, simple exécutant, devienne un robot. Mais l’ouvrier restera humain et supérieur à la machine. S’agissant d’un film pratiquement muet et en noir et blanc, Chaplin a une moustache noire au-dessus de la bouche et s’exprime essentiellement par le regard à la différence du directeur de l’usine qui lui, donne les ordres, parle fort et a des sourcils épais et noirs. La femme du pasteur sensé guider les brebis égarées, viendra avec son mari rendre visite à la prison. Elle porte des lunettes rondes cerclées de couleur noire et a des sourcils fins noirs. Peut-être que Chaplin, qui surmené, aura un comportement désordonné et désorganisera le service, représente le mouton noir du troupeau c’est à dire une personne dont les opinions et le comportement sont jugés déviants (ils sera interné une fois puis arrêté plusieurs fois) et qui est tenu à l’écart de la communauté (il est seul avec la gamine). La machine qui devait le nourrir en fait le gave au maïs comme du bétail et lui fait avaler des boulons car un robot exécute sans réfléchir à la différence de l’être humain et Chaplin ne pourra exprimer sa stupéfaction que par le regard. Il devait avoir une part de gâteau mais la machine qui ne le nourrit pas à la petit cuillère, lui écrasera sa part sur la figure puis elle le tapera avec le tampon qui devait lui essuyer la bouche. Chaplin est infantilisé et mal traité par l’automate. La machine s’emballe, se détraque et commence à imploser. Il en sera de même pour les nerfs de Chaplin qui absorbé par une machine de l’usine, est pris dans l’engrenage qui semble être la métaphore des neurones du cerveau. Chaplin, en buvant, entend les gargouillis de la femme du pasteur qui boit le thé avec lui qui lui aussi fait des gargouillis. La mécanique interne : cerveau, système gastrique s’oppose à la mécanique externe gestes répétitifs et désordonnés de Chaplin qui simule le serrage des écrous lorsqu’il a quitté son poste de travail et courre après une passante qui a une robe avec des boutons sur le buste qu’il prend pour des écrous qu’il veut revisser. Il en fait de même avec les boutons sur le dos de la robe d’une secrétaire et sur les boulons d’une borne à incendie. Serrer des écrous devient à cet instant obsessionnel. Chaplin est « robotisé ». Mais à la différence d’un robot, lorsqu’ayant retrouvé un emploi, il sera assistant d’un mécanicien, et que celui-ci sera aussi absorbé par la machine, c’est Chalin qui le nourrira et respectera l’employé. L’engrenage de la machine sera opposé au fonctionnement des neurones de Chaplin qui est resté humain.

Un autre frein à l’évolution du personnage, est représenté par l’obstacle de la temporalité.

Selon Platon « Le temps est une image éternellement mobile de l’éternité immobile ». Chaplin dans « Les temps modernes » est sans cesse en mouvement même lorsque son travail est interrompu. Bergson conçoit une distinction entre le temps réel ou durée et le temps spatialisé. Pour le philosophe, l’espace et le temps sont de pures représentations. Le langage utilise le passé, le présent et l’avenir. L’instant est une mesure du temps et le temps spatialisé isole chaque instant du temps le ramenant à un morceau d’espace : l’horloger sert à la vie sociale et la science s’occupe de la mécanique et de l’astronomie. Un moment serait une abstraction. Ce que l’individu appelle le présent est à la fois ce qu’il perçoit, et ce qu’il fait en vue de ce qu’il veut accomplir. Le présent se situerait à la pointe extrême du passé et serait synonyme de choix. Le temps serait une durée caractérisée par une continuité qui innove : « Le temps est inventions ou rien du tout ». Il y aurait une identification du temps et de la mémoire : être c’est subsister et le passé subsiste mais nous n’avons conscience que d’une partie du passé qui nous est momentanément utile. Il y a une continuité du passé mais la mémoire est la totalité des souvenirs. Pour Durkheim « Un calendrier exprime le rythme de l’activité collective en même temps qu’il a pour fonction d’en assurer la régularité ». Dans « Les temps modernes », Chaplin oublie les paroles de la chanson et s’enfuit avec la gamine. Ils se retrouvent seuls comme lors de leur rencontre mais ne désespèrent pas, la route est nouvelle. Dans « La ruée vers l’or », Big Jim a oublié où était sa montagne d’or puis la roue tourne et il la retrouve. L’industrialisation dans  » Les temps modernes » est caractérisée par une course à la productivité « afin de diminuer les frais généraux » ce qui demande aux ouvriers de travailler toujours plus vite. Ceci semble être une forme d’esclavage moderne. Mais l’homme partira à la conquête de la liberté.

En effet, cette conquête de la liberté se réalisera d’une part par le travail (A) et d’autre part par la pensée (B).

La conquête de la liberté par le travail est issue du fait que l’individu se libère de la faim et gagne son indépendance. Selon Aristote la main est « l’outil à faire des outils ». Dans le mythe d’Epiméthée, celui-ci devait répartir les ressources terrestres entre les différentes espèces vivantes. Mais suite à une erreur d’Epiméthée, les hommes se retrouvent démunis sans aucune ressource. Platon nous dit dans son « Protagoras » que Prométhée mit l’homme alors en « possession des arts utiles à la vie » c’est-à-dire des techniques comme compensation à son infériorité initiale due à l’erreur d’Epiméthée. On pourraît citer par exemple la fabrication d’une échelle pour cueillir des fruits. Cependant, le travail et les outils caractérisent une puissance car selon leur destination, ils ont pour effet d’accroître corrélativement les pouvoirs de destruction que confère la technique : destruction sanglante et brutale de l’autre par la guerre, destruction de l’intégrité physique du travailleur ou de son environnement naturel lorsqu’une course effrénée à la rentabilité asservit l’homme à la technique au lieu de faire servir celle-ci au bien-être de celui-là. Ainsi, c’est moins la technique elle-même qui est à redouter, que l’utilisation qu’on peut en faire pour asservir l’humanité. Selon Friedmann « La ronde infernale des besoins » qui créent les nouvelles techniques et qui, à leur tour, les nourrissent, la multiplicité des efforts fournis par le travailleur, l’abrutissement physique et moral qu’induit un travail parcellaire et répétitif : tous ces effets négatifs de la grande industrie moderne semblent plaider contre le continuel progrès technique. Dans « Les temps modernes lorsque Chaplin est pris dans une manifestation, les citoyens manifestent pour la liberté. Une fois gracié parce qu’il a délivré le directeur de la prison et les brigadiers attaqués par des prisonniers, il trouve un travail grâce à une lettre de recommandation du shérif. Mais n’ayant pas de formation professionnelle, par son ignorance, il enlèvera la cale du bateau qui ainsi part à la dérive et il se fait renvoyer.

La liberté s’acquiert aussi par la pensée.

Dans « La ruée vers l’or » Chaplin qui veut offrir un repas de réveillon à Georgia dont il est amoureux ainsi qu’à ses amies, cherche du travail et propose aux gens d’enlever la neige qu’il déplace devant la porte du voisin. Il s’agit d’un travail social inutile qui a pour seule fonction de le faire manger. Dans « Les temps modernes », lorsque Chaplin retrouve du travail à sa sortie de prison, après son premier échec sur le port, il est engagé à l’appui de sa lettre de recommandation comme assistant du mécanicien. Il doit d’abord réparer une presse mais il n’y connaît rien. Or, selon Hegel « L’ignorant n’est pas libre » et l’absence de moyens crée une dépendance. Chaplin évoque le problème de la formation professionnelle lorsque le mécanicien lui dit de se référer aux feuillets qu’il lui donne. Chaplin n’y connaît rien et par inadvertance la presse écrase la montre à gousset dans la veste du mécanicien qu’il avait placée sur la presse. Lorsque le mécanicien récupère sa montre accrochée à la chaîne il dit que c’est tout un héritage familial détruit. Lorsqu’il devra réparer une autre machine, le mécanicien ne connaissant pas lui-même son fonctionnement, s’appuie sur les feuillets mais il est absorbé par la machine. Si les machines remplacent les êtres humains qui se cantonneront aux gestes répétitifs, le cerveau sera appauvri, le savoir-faire voué à disparaître par la mécanisation et les gens n’auront plus d’instruction donc plus d’histoire. Il y aura une absence de moyens ceci créant de la dépendance.

Par opposition, la volonté crée l’indépendance. Cette volonté s’exprime par la faculté de choisir soi-même ce qui crée une puissance. L’on distingue ce qui existe de ce qui est possible et enfin de ce qui est nécessaire à la différence de la contingence c’est-à-dire en philosophie, de ce qui est éventuel. Ceci amène à l’idée de destin issue du fatalisme où quoi que l’on fasse, l’événement se produira opposé au déterminisme où les mêmes causes produisent les mêmes effets. Chaplin et la gamine contredisent le destin et s’enfuient à deux reprises : lorsque la gamine a volé le pain et devait aller en prison et que sur le chemin la fourgonnette de la police dans laquelle elle était avec Chaplin a eu un accident, ils en profitent tous les deux pour s’évader. A à la fin du film, ils déjouent encore le destin lorsque la brigade des mineurs vient chercher la gamine alors qu’elle avait trouvé un emploi de danseuse dans un restaurant et y avait fait engager Chaplin d’abord comme serveur mais sans formation où là aussi ce fut un échec pour le petit homme. Le patron avait dit alors à Chaplin de chanter. Il ne sait pas non plus chanter mais il improvise et c’est le succès. L’arrivée de la brigade des mineurs les fera fuir. En effet, selon les stoïciens, seul l’usage de nos pensées, représentations, dépend de nous, à la différence des machines qui exécutent mécaniquement.

En conclusion, Chaplin semble nous dire qu’il n’y a pas de fatalité, qu’il faut maîtriser les progrès : dominer la technique et ne pas être dominé par elle. Rien ne vaut la pensée. L’homme est supérieur à la machine et l’amour est l’or que chacun recherche. Ainsi, l’amour et la pensée seraient constitutifs de la liberté. Il ne faut pas désespérer, la liberté s’acquiert avec le coeur donc le courage.


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