L’art auprès de l’âtre

BÉNABAR «Les bénéfices du doute» album 2011 Editions Sony Music

Selon Aristote, l’homme est un animal social mais, cette perspective peut être remise en cause par l’instinct guerrier de l’être humain qui est capable du pire comme du meilleur. Le temps passe vite, les enfants grandissent, les êtres que l’on aime meurent, l’homme suit un chemin ponctué d’échecs et de succès. Bénabar semble s’interroger sur les causes qui provoquent le basculement d’un individu normal vers les crimes les plus odieux. Il propose de réfléchir à une solution qui pourrait être bénéfique. Pour cela, il étudie d’une part les rapports entre l’homme et la société (I), et d’autre part, la relation de l’homme face à lui-même(II).

Tout d’abord, les rapports entre l’homme et la société sont idéalement orientés vers le Bien selon Aristote pour qui l’homme est par nature, « Un animal politique » ce qui signifie que l’homme est naturellement sociable mais aussi que la fin ultime de son existence qu’est le souverain Bien, réside dans la constitution de l’Etat ou de la cité. En effet, « polis » signifie « cité » en grec. Selon Platon, la cité juste réalise quatre vertus : la sagesse, le courage, la tempérance et la justice. Le principe qui fonde la cité parfaite étant la justice (cf « La République »). La raison selon lui, correspond chez l’homme à la sagesse gouvernant la cité. En écoutant « politiquement correct », Bénabar nous cite ce qu’il croit être sage, les valeurs qui évitent les rapports sociaux conflictuels et qui proviennent du bon sens : le respect, valeur fondamentale en droit privé comme international où il est bafoué lorsque les frontières ne sont pas respectées, lorsqu’en droit privé les différences ne sont pas non plus respectées, l’Etat lui-même a d’ailleurs dû intervenir afin d’obliger à ce qui est pourtant évident tel qu’il le mentionne dans l’article 225-1 alinéa 1er du Code pénal qui dispose : « Constitue une discrimination toute distinction opérée entre les personnes physiques à raison de leur origine, de leur sexe, de leur situation de famille, de leur état de santé, de leur handicap, de leurs moeurs, de leurs opinions politiques, de leurs activités syndicales, de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée». Ce que Bénabar appelle le «politiquement correct» correspond donc aux valeurs de la République. Bénabar rappelant ces valeurs, provoque l’auditeur d’une expression guerrière «moi, j’t’emmerde», afin de souligner le fait que de ne pas respecter autrui et donc, de ne pas tolérer autrui, provoque les guerres. Ainsi, selon Hobbes, l’état naturel chez l’homme est un état de guerre qui est «la guerre de chacun contre chacun» car il s’agit de la conséquence nécessaire des passions naturelles des hommes et le philosophe propose de les contraindre par la crainte des châtiments afin d’ imposer l’harmonie. Ceci est loin de la cité idéale d’Aristote. Platon nous dit que la tyrannie constitue la cité de la peur et du crime et qu’elle représente la mort du politique. Selon lui, la cité tyrannique des désirs déchaînés est la dernière de toutes, celle qui s’oppose le plus à la cité philosophique de la raison dominante. Ainsi, le narrateur, par passion, mais celle de l’amour, du moins pense-t-il car il dit qu’il “confond”, dans la chanson a perdu la raison. Cette chanson humoristique traite de la folie douce qui vient s’opposer à la folie furieuse évoquée dans «Différents?» parlant des tyrans qu’il qualifie de “monstres hideux, horribles, très vilains” , d’“ogres” des contes de fées de “meurtriers sans état d’âme”, de “despote, assassins”, “criminel de guerre”, de “nettoyeurs ethniques”, disant qu’ils “n’ont pas tous l’air méchants”. Cette folie n’est pas apparente comme dans «Perdre la raison» alors que la folie tyrannique est beaucoup plus grave et dangereuse. Ainsi, pour Rousseau, la finalité de l’Etat doit être la liberté et il doit être subordonné à la loi laquelle est votée au suffrage universel. Le fait qu’elle ait été votée par le peuple rend le peuple est libre et dans ce cas il s’agit d’une République.

Puisque les tyrans “ont des enfants qu’ils gâtent” “des femmes” “des amis de longue date”, qu’ils “aiment la musique” et “sont parfois gourmands”, qu’est-ce qui les a fait basculer “de type normal” à “une vocation de tueur tardive”? Bénabar évoque l’échec d’une part issu de la fausse soumission des oppressés et d’autre part, il confronte la théorie du déterminisme à celle du fatalisme.

Ainsi, l’euphorie que provoque le pouvoir tyrannique est comparé aux effets de l’alcool qui se résument à une bouteille vide. Il ne s’agit que de soumission contrainte, qui “a l’air docile, toujours au garde-à-vous”,“meilleur public, elle approuve, elle adhère”, “tu la siffles, elle rapplique, c’est la preuve qu’elle t’adore”etc. Puis revers de la médaille, “C’est une amie, je te l’accorde, si t’es convaincu Que la potence et la corde sont les amis des pendus” “ “Inoffensive” dans ce cas, s’applique aux tronçonneuses”. Le pouvoir est grisant mais à double tranchant “ Ce n’est qu’une bouteille vide”.

Ainsi, pour Hegel la liberté c’est la faculté de choisir, elle serait une propriété du vouloir humain. Selon le philosophe, le déterminisme où les mêmes causes produisent les mêmes effets, s’oppose au fatalisme où quoi que l’on fasse, l’événement se produira. Le narrateur dans la chanson «Les râteaux», tente sa chance mais il est un dragueur et pas toutes les personnes qu’il drague ne sont dupes. Il est plutôt mal élevé et les femmes draguées ou abordées ne sont pas non plus très délicates en raison des situations de harcèlement. D’autres femmes sont aussi mal élevées que lui. Bénabar qui crée ses personnages, semble ne pas être fataliste, les mêmes causes produisant les mêmes effets, et dans la chanson «La phrase que l’on n’a pas dite», suggère que des situations pourraient être rattrapées : regret du compliment que l’on ne fit pas, les “si j’avais”, les “j’aurais dû” et à l’inverse, dans les situations belliqueuses le dernier mot que l’on a pas eu. Mais à quoi cela sert il de ressasser? Bénabar poursuit avec un personnage triste qui devrait lutter mais qui semble hésiter avec «Alors c’est ça ma vie?». Il a une liaison depuis deux ans mais il “refuse de s’engager”; Il est lucide par rapport à elle car ils ne “s’aiment pas assez”.Par ailleurs, son boulot ne lui plaît pas et il n’en vit pas très bien, il n’a “plus de rêves, trop vieux pour ça”’ il a “un ou deux projets à la place”, il n’a “pas échoué” tet n’a “pas réussi” il faudrait pas “trop qu’il tarde” “Les années passent comme les heures de la nuit”. Bénabar dit qu’il faut lutter et qu’il devrait affronter qui il est.

Ensuite, dans l’oeuvre “Les bénéfices du doute”, l’homme est face à lui-même. Pour cela, Bénabar, d’une part semble se référer au philosophe Jules Lagneau et d’autre part, il aurait pour solution l’amour et Lagneau.

D’une part, le philosophe Lagneau, qui n’a publié aucun ouvrage mais dont ses étudiants ont rapporté les pensées, insistait sur le caractère personnel de la réflexion philosophique basée sur la psychologie. En effet, “l’esprit n’a de valeur que par rapport à ce qui en a par soi”. L’être humain doit s’accepter. Ceci s’oppose au personnage de la chanson «L’agneau» où le protagoniste suit l’air du temps, il répète ce qu’on lui dit et à la différence du politiquement correct où il s’agit de valeur reconnues par la société, il suit la mode, il n’est pas contestataire, il fait semblant de l’être et perd ainsi toute défense face aux personnes qui pourraient prêcher le faux pour savoir le vrai et à qui il dit ce qu’il croit qu’elles voudraient entendre et qu’il ne croit pas lui-même. Poursuivant l’idée de s’accepter soi-même, Bénabar dans sa chanson «Faute de goût», évoque une femme prisonnière de l’image qu’elle s’est faite d’elle-même et qui ne correspond pas à la réalité. Elle est concentrée sur le point de vue d’autrui qu’elle imagine, elle se dévalue et en oublie le regard de celui qui l’aime, ce qui l’isole. Plutôt que d’écouter les remarques désobligeantes d’autrui, elle devrait écouter son coeur et celui qui l’aime car lorsque l’on aime quelqu’un, on ne le rabaisse pas. Elle doit accepter de ne pas être parfaite, de ne pas être celle que l’on voudrait qu’elle soit, mais plutôt accepter d’être qui elle est et saurait ainsi pourquoi on l’aime.

Ensuite, Platon nous dit que ce qui contribue à la perfection de la cité “C’est la présence, chez l’enfant, la femme, l’esclave, l’homme libre, l’artisan, le gouvernant et le gouverné, de cette vertu par laquelle chacun s’occupe de sa propre tâche et ne se mêle pas de celle d’autrui.” Ainsi, dans sa chanson «Quelle histoire!» Bénabar rapporte des rumeurs, dont en bons ragots, le narrateur ne connaît plus l’origine et considère que l’important n’est pas leur fiabilité mais le caractère potentiellement scandaleux de rumeurs hasardeuses auxquelles l’on ne peut accorder aucun crédit. Ce qui compte, c’est de faire parler. Il s’agit d’un comportement qui bien que paraissant anodin pour le narrateur, est grave pour la victime des ragots car il salit son histoire.

Ensuite, Bénabar nous propose comme solution une autre histoire, celle que l’on pourrait intituler “L’amour et Lagneau”.

En effet, le temps passe vite et il n’a pas le temps de voir grandir ses enfants. Il le déplore dans la chanson «Moins vite» et leur dit “Patientez que le temps lentement patine Qu’il sèche le feutre sur les murs Avant d’écrire vos noms sans rature”, ce qui fait échos à tout ce qu’il dit dans son album. L’histoire est importante. Et puis les êtres que l’on aime meurent, le feu brûle mais la vie s’est échappée, il ne reste que la fumée, mais les mirabelles repoussent chaque année à la nouvelle saison, la mémoire persiste malgré le silence imposé par la mort qui croit avoir triomphé et malgré les aléas de la vie. L’histoire est faite de moments heureux et d’autres plus difficiles, mais il a “fait de son mieux”, il a “fait des fautes”, il “peut faire mieux en dictée”. S’il peut faire mieux, c’est qu’il n’y a pas de fatalité et s’il travaille, il progressera. Travailler le rapport à autrui ou à soi-même car il y a dans la vie toujours des doutes, alors autant en tirer bénéfice et ce qui l’emporte, c’est l’amour. Dans sa chanson «C’est d’l’amour», il trouvait “tout nul hier”, il a “changé de point de vue”, l’amour a tout changé.

« Les bénéfices du doute » finissent bien, pas de doute.

Sources : Bénabar album CD «Les bénéfices du doute» 2011 Editions Sony Music

Jules LAGNEAU (1851-1894) – Jean -Louis Dumas Encyclopaedia Universalis


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *