L’art auprès de l’âtre

La vie est un arc en ciel

« La vie est un arc en ciel » lorsqu’elle réunit Antonio Machado et Enrique Iglésias.

Le recueil de poèmes d’Antonio Machado intitulé « Campos de Castilla » paru au début du XXème siècle et publié en 1988 aux éditions « CATEDRA Letras Hispanicas » est très inspirant, même lorsque l’on écoute de la musique du XXIème siècle, car les deux suscitent réflexion. Ainsi, dans la présentation de la vie d’Antonio Machado, page 26 sous le titre « El tema de España » le commentateur explique que Machado avait tout d’abord dans son oeuvre, avant d’écrire « Campos de Castilla » traité du patriotisme dans un précédent livre, puis il s’est tourné vers la nature car il a perdu son épouse adorée. Le poète dit qu’il avait perdu du temps à « méditer sur les énigmes de l’homme et du monde ». Cependant, il n’a pas perdu la foi et s’émerveille de la nature dans laquelle il transpose son amour pour sa femme disparue. Parfois, quel que soit le drame que l’on vit, l’on peut penser avoir perdu le chemin. Alors, on peut chercher dans la nature ou dans son coeur, la solution.

Dans un premier temps, Enrique Iglésias dans sa chanson « Coming home » issue de l’album « Euphoria » nous explique qu’il cherche son chemin. En extrapolant, l’on pourrait rapprocher les émotions que le chanteur décrit, du poème « En abril, las aguas mil » issu du recueil « Campos de Castilla » pages 59-60, que je traduirais par « les mille eaux d’avril ». En effet, Machado décrit le paysage depuis une fenêtre où carillonne sur la vitre la pluie laissant dessiner parmi les nuages un arc en ciel sous les rayons du soleil. D’une part, l’on pourrait mettre en corrélation la pluie décrite par Antonio Machado et celle décrite par Enrique Iglesias et d’autre part, le chemin dans le brouillard.

D’une part, l’humeur du chanteur est morose tandis que celle du poète est plus enthousiaste. En effet, Enrique, semble désabusé nous disant qu’il ne trouve pas le chemin pami « un million de visages », qu’il a du chagrin car il se sent seul sous la pluie puisque « les ciels en béton se précipitent vers (lui) ». Les visages qui l’entourent mais qui lui semblent faux, seraient les nuages. Machado, évoquant les pluies d’avril, décrit des nuages « d’ouate et de cendre ». Le poète nous dit que le vent souffle et que le temps se couvre. Il parle de « grosses tours ». En les imaginant au lointain, l’on pourrait penser « aux ciel en béton » du chanteur. Ainsi, comme le décrit le poète, le paysage est embrumé, ce qui explique la difficulté à trouver le chemin au sens propre et pour le chanteur, au sens figuré.

C’est alors que d’autre part, le chemin est difficilement reconnaissable. Machado décrit ce qu’il voit de la fenêtre : « A travers le brouillard que forme la pluie fine, on aperçoit une promenade verte, et une chênaie s’estompe. Une montagne se perd. Les fils de l’averse coupent en biais les feuilles naissantes et agitent de leurs ondes troubles la nappe d’eau dormante du fleuve le Duero ». Ainsi, le chemin est brouillé, la route barrée par « les fils de l’averse qui coupent en biais les feuilles naissantes ». Enrique nous dit, désabusé, que « la route se fait vieille ». Cependant, le soleil est là. Machado nous dit que si « déjà s’obscurcit la campagne, déjà elle s’illumine. Ici un côteau disparait, là-bas surgit une colline. » Car en effet, l’arc en ciel annonce la solution.

Ainsi, dans un second temps, la solution nous est apportée par l’arrivée de l’arc en ciel et le chanteur qui ne veut pas attendre la fin de la pluie, décide de revenir à la maison.

Le poète, d’une part, décrit l’arrivée de l’arc en ciel en expliquant que parmi les nuages on aperçoit par endroits le bleu indigo du ciel. Il nous dit « l’eau et le soleil. L’arc en ciel brille ». Puis, un peu plus loin « La pluie tombe sur les champs de fèves et les semailles brunes. Il y a du soleil sur les chênaies, les flaques sur les routes. La pluie et le soleil. » Il décrit des contrastes d’ombre et de lumière car au-dessus de l’arc en ciel, le ciel est sombre (métaphore de la mort) et en-dessous, il est clair, lumineux (l’âme de Léonor). Leonor, son épouse défunte, survit dans son coeur, son âme plane au-dessus du paysage « Déjà s’obscurcit la campagne, déjà elle s’illumine ». « Déjà claires, déjà sombres, les maisons dispersées, les grosses tours ». Antonio Machado est un poète sensible, passionnément amoureux de Leonor qu’il avait épousée à Soria en Espagne, lorsqu’elle était âgée de 16 ans en 1909, mais qui meurt un an plus tard de la tuberculose. Elle était tombée malade le 14 juillet 1910 à Paris et revint en convalescence à Soria sous les soins attentifs de son mari qui la perdit le 1er août suivant. Le poète en fut extrêmement malheureux, pensant un instant au suicide, mais il garda la foi et choisit d’espèrer disant «Enfin, aujourd’hui, elle vit en moi plus que jamais et parfois je crois fermement que je vais la retrouver. Patience et humilité». Leonor est présente dans ses poèmes pour lesquels Machado dit qu’elle et le paysage sont inséparablement unis dans son coeur et apparaissent ensemble dans ses poèmes. Elle est présente dans les textes décrivant le paysage de Soria. Dans le poème étudié, « En abril, las aguas mil » ou « Les mille eaux d’avril », Machado parle du fleuve le Duero qui est un fleuve qui prend sa source à Soria. Ainsi, l’on pourrait imaginer que Leonor s’est réincarnée dans la nature et les éléments. Elle serait le souffle du vent, les nuages, le soleil, la lumière de l’arc en ciel, le fleuve qui dort. Le ciel est sombre au-dessus de l’arc. L’obscurité représenterait son épouse défunte qu’il ne peut plus apercevoir, mais ainsi qu’il le dit, elle est présente en son coeur et serait la lumière de l’arc en ciel. Il parle aussi de « Nuages d’ouate et de cendre ». La pluie représentant sa tristesse se manifesterait encore lorsque l’averse coupe en biais les feuilles naissantes des arbres de la chênaie car Leonor est morte à 17 ans alors que le couple avait toute la vie devant lui et projetait sans doute d’avoir des enfants. Mais elle ne l’a pas quitté et dort paisiblement « et (les fils de l’averse) agitent de leurs ondes troubles la nappe d’eau dormante du fleuve le Duero ».

Enrique, quant à lui, a aussi son arc en ciel. En effet, les couleurs que l’oeil voit dans ce phénomène, proviennent des gouttes d’eau sachant que chacune est une sphère qui disperse la lumière sous forme d’une disque entier qui lui-même est composé de plusieurs disques de diamètres différents et colorés. En extrapolant, l’on pourrait rapprocher la phrase du chanteur « J’ai entendu la radio jouer ta chanson préférée (…)Il y a tellement de choses dont on parlait », des couleurs de l’arc en ciel Il trouve alors la solution, le retour à la maison.

La maison est présente également dans le poème où Machado nous dit « Déjà sont claires, déjà sont sombres, les maisons dispersées, les grosses tours » sachant que le ciel plus sombre au-dessus de l’arc en ciel, est plus clair en-dessous car la réunion de toutes ces couleurs se fond dans du blanc, lequel représenterait la pureté de leur amour. Les maisons symboliseraient la chaleur du foyer familial. Enrique, qui a réfléchi, retourne près de l’être aimé, tout comme Machado n’a jamais quitté Leonor. Le chanteur n’attend pas la fin de la pluie, peut-être parce qu’il se dit qu’il peut toujours y avoir du soleil. Il semble vouloir passer à autre chose.

En conclusion, même si « Campos de Castilla » a été écrit au début du XXè siècle, et « Coming home » en 2010, l’on peut imaginer des correspondances car les textes et les musiques décrivent des émotions. Le soleil, la pluie, l’arc en ciel sont toujours dans le coeur, et c’est en espérant et en observant le paysage, pour l’un, par la réflexion pour l’autre, que l’âme se régénère. Poème contemplatif, optimiste, l’amour survit, il est partout, et chanson méditative qui finit bien. Tous deux ont fait le choix de l’amour. Mettre en relation ces deux oeuvres, même par extrapolation, peut paraitre intéressant.


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