Il était une fois, en 2014, un comte, Henri Neville, 68 ans, marié à Alexandra de vingt ans sa cadette, vivant dans un château en ruines dénommé Pluvier. Le comte avait trois enfants dont les deux premiers, Oreste, 22 ans et Electre 20 ans, donnaient entière satisfaction à leurs parents. La troisième, prénommée Sérieuse, 17 ans, vivait une crise d’adolescence que l’on pourrait qualifier de « mélancolie romantique ». Une voyante fit au comte une prédiction selon laquelle il commettrait un crime lors de la dernière fête organisée à Pluvier prévue pour le 04 octobre 2014, le château allant être saisi par les créanciers de Neville. Dans ce roman, Amélie Nothomb semble se poser la question de savoir si les valeurs d’un individu peuvent au hasard d’une prédiction, le pousser au crime? Ainsi, la romancière, nous racontera la chute de Neville (I) que l’art viendra sauver ainsi que Sérieuse (II).
La chute d’Henri Neville s’explique par le fait que le comte représente une noblesse en déclin (A) qu’une simple prédiction va faire vaciller (B).
Sérieuse en pleine crise de mélancolie romantique, dit à son père page 101 : «Je te déteste parce que tu incarnes une noblesse qui n’a plus cours. Et je t’aime pour la même raison. A cause de toi, j’ai cru que les adultes te ressemblaient. J’ai payé cher mon erreur » Ainsi, en bousculant les idées de son père, elle remet en question les valeurs fondamentales de Neville (1) dont le déclin est représenté par le Pluvier, château en ruines (2).
Les valeurs en question pourraient en toute logique, être issues de la chevalerie, puisque Neville est un noble. L’on pourrait citer parmi les promesses faites dans son serment lors de l’adoubement du chevalier : « Tu respecteras tous les faibles et t’en constitueras défendeur » et « Tu seras toujours le champion du droit et du bien contre l’injustice et le mal ». Cependant, ces valeurs sont contredites dans le roman et d’autres valeurs sont mises en avant par Neville, certaines nobles, qui ne s’appliquent pas à une classe sociale mais à toute la société, telle la valeur universelle qu’est l’honnêteté. A propos du fait que le château est mis en vente en raison du manque d’argent de Neville qui a refusé de faire des malversations à l’occasion de la gestion du club de golf dont il était titulaire et qui était « le plus prestigieux », s’adressant à Pluvier qu’il personnifie car le château appartient à la famille depuis 1799, pages 41-42: « Oui, mon plus vieil amour, je vais t’abandonner. Si j’avais été malhonnête, j’aurais eu mille occasions de m’en mettre plein les poches et je ne serais pas obligé de te vendre. Je sais que tout le monde me trouve ridicule, mais à mes yeux l’honneur ne tolère pas le vol. » L’honnêteté sera donc récompensée au dernier chapitre du fait qu’il héritera de la fortune d’une invitée. Toutefois, cette valeur contient en elle-même ses propres limites en ce qui concerne le comte puisqu’il va vouloir respecter la parole donnée à sa fille jusqu’à préméditer un meurtre. Le meurtre étant en soi un crime, l’auteur avec humour, semble nous demander si commettre un crime est honnête? En effet, selon Le petit Robert, un crime est un « manquement grave à la morale, à la loi » (et tel sera le cas de cette histoire) mais aussi une infraction que les lois punissent d’une peine afflictive ou infamante. Puis, « assassinat, meurtre » et enfin « Action blâmable que l’on grossit ». L’auteur, à travers cette histoire, utilise tous les sens du petit Robert. Le père accepte de tuer son enfant ou un invité bien qu’il n’en ait pas envie. En droit pénal, pour constituer une infraction trois critères doivent être réunis : l’élément légal, c’est-à-dire l’article de la loi qui définit et punit l’infraction, l’élément matériel, c’est-à-dire l’action, et l’élément sur lequel s’appuie Amélie, l’élément moral, c’est-à-dire la volonté de commettre l’infraction. Alors, bien qu’immoral, le comte qui n’en a pas non plus envie, se prépare à commettre un meurtre. Amélie cite les tragédies grecques et utilise l’humour car le cas de conscience de Neville vient du fait qu’il ne veut pas annuler sa garden-party prévue pour le 04 octobre puisque ce sera la dernière. Le comte met en balance un événement mondain avec la vie d’autrui. C’est ici que se joue la tragédie qui est purement immorale, d’ailleurs, l’auteur interviendra dans le récit du narrateur afin de souligner qu’elle désapprouve l’attitude de Neville tandis que sa fille pousse son père pour voir jusqu’où il irait pour faire ce qu’elle lui demande, s’agissant de son propre meurtre, elle-même disant qu’elle ne veut pas se suicider. Ainsi, Pluvier, château en ruines, représente à la fois la misère matérielle mais aussi la misère humaine. Puisque Neville, le narrateur, nage en plein océan d’immoralité, il établit une échelle de valeurs en discutant avec son ancien trésorier du club de golf lui aussi invité, cherchant à savoir s’il est plus convenable de tuer un invité ou que ce soit l’invité l’assassin, s’il est aussi plus convenable d’utiliser la préméditation alors que « tuer dans un instant de colère ça sent sa classe » tandis que « la préméditation, c’est prouver avec la dernière grossièreté, que l’on ignore l’art de recevoir » pages 62-63. Ceci sachant que s’il commet un meurtre, il ira en prison mais il ne se soucie pas de la sanction pénale. Son problème est celui de la sanction sociale, il ne veut pas qu’en raison de son crime sa femme et ses enfants soient bannis « de la bonne société ». Il considère le bannissement comme étant la pire sanction et cite une famille de nobles qui n’ayant pas d’argent, avait lors d’une sortie entre aristocrates, mangé des tartines. Ils furent exclus de leur compagnie. Neville dit qu’il n’en serait pas arrivé à cette extrémité pour une histoire de tartines mais il ne voudrait pas que cela arrive à sa famille et se dit pour cela qu’il est un bon père et un bon mari alors qu’il s’apprête à commettre un crime et se résout à l’idée de tuer son propre enfant qui, pour lui donner bonne conscience, lui dit qu’il s’agira d’un simple sacrifice. Elle lui dit aussi de penser qu’«’il le faudra bien».
Pluvier est donc à la fois le mobile du crime, la dernière garden-party que Neville y organisera, mais aussi sa prison. En effet, Neville étant devenu insomniaque en raison de son meurtre à venir, définit ainsi son insomnie : « L’insomnie consistait en une incarcération prolongée avec son pire ennemi. Ce dernier était la part maudite de soi. Tout le monde n’en était pas pourvu : ainsi, tout le monde ne connaissait pas l’insomnie. » Page 92, Neville, en raison du principe selon lequel il fallait sauver les apparences, a vu son père, Aucassin, qui bien qu’adorant sa fille, Louise, la laisser mourir de froid et de faim plutôt que de vendre le château afin de lui offrir des soins. Sur ce point, Neville page 43 se dettache de son père en précisant : «Je ne suis pas comme Aucassin. Même si l’art de recevoir m’obsède, je ne t »ai (Pluvier) jamais sacrifié le bien-être des miens.» Henri aura cette réflexion page 92 à propos du projet de tuer Sérieuse: « Et moi, je suis celui qui va perdre par deux fois une jeune fille que j’aime, la première fois en témoin du drame, la seconde en coupable. »
En effet, la prédiction de la voyante va faire vaciller le comte (B) qui l’utilise comme élément déclencheur d’un projet criminel (1) dont l’arme est constituée par le paraître (2).
La prédiction de la voyante va bouleverser Neville mais aussi Sérieuse qui l’avait entendu alors qu’elle était censée dormir chez elle dans la pièce à côté. L’auteur nous dit que les deux premiers enfants sont épanouis comme leur mère alors que Sérieuse est plus proche de la personnalité de son père. Tous deux culpabilisent pour la mort de Louise : Henri parce qu’il lui était interdit de pleurer sa soeur et Sérieuse qui souffre de mélancolie depuis l’âge de 12 ans et demi car Louise est décédée à l’âge de 13 ans. Sérieuse préfère se sacrifier plutôt qu’un invité mais en fait défie son père afin de briser la malédiction à laquelle elle ne croit pas du tout page 118 : « Cette prédiction, c’est n’importe quoi! » et ajoute avec humour que « Cette voyante transgresse le principe même de toute prédiction, à savoir qu’on ne prédit rien à qui ne vous l’a pas demandé! » L’auteur désapprouve Neville dans sa résolution de commettre un crime plutôt que de renoncer à sa garden-party bien que cela anéantisse sa foi et son art lorsqu’il projette de tuer son trésorier et croit que cela ravivera l’amour passion d’Alexandra page 53 : « En proie à une ébriété croissante, fragilisé par l’insomnie, son pauvre cerveau, guetté par la vieillesse et le sentiment d’irréalité, trouvait ce plan éblouissant».
L’arme du crime est désignée comme étant « les apparences ». Il ne faut pas paraître pauvre, c’est pour cela que la maigreur des Neville était vantée comme étant une qualité et non parce qu’ils n’avaient pas assez à manger. Ils ne mangeaient que du pain sec et de l’eau et se délectaient des restes d’une garden-party qui avait lieu une fois par mois. Ils n’avaient pas de chauffage, ce qui explique la mort prématurée de Louise, ces conditions aggravant les effets de la maladie pour laquelle elle ne reçut pas de soins. En effet, Neville, comparait son existence à celle de ses camarades et s’était entendu dire par Aucassin à qui il avait demandé ce que c’était qu’être noble page 65 : « Être noble, mon fils, cela ne signifie pas que l’on a plus de droits que les autres. Cela signifie que l’on a beaucoup plus de devoirs ». Suite au décès de sa soeur, il corrigera la pensée paternelle « Être noble, ça signifie avoir moins de droits que les autres et avoir beaucoup plus de devoirs ». Puis l’auteur interroge : « Mais la formule d’Aucassin regorgeait d’ambiguïtés : où cessaient les droits, où commençaient les devoirs? » Henri se dit que celui de perdre sa soeur était le devoir le plus inhumain. Les autres devoirs « ne manquaient pas de l’asphyxier : il fallait en toute circonstance donner l’impression de la sérénité, de l’aisance, de la dignité, de la moralité, de cet édifice (représenté par le Pluvier) insensé de complexité que constituait le paraître. » Puis, le narrateur aborde la question du statut de l’enfant page 67 qui est symboliquement délimité par rapport à l’année 1975 qui est « la limite qui sépare les enfants nés pour séduire (avant 1975) des enfants nés pour être séduits (après 1975). » Neville nomme ce phénomène « La révolution des points de vue : les enfants, qui dans l’ancien monde n’étaient qu’un moyen, étaient devenus la fin, le souverain but ». L’auteur nous dit que « L’aristocratie constituait un barrage à cette révolution car « l’enfant noble doit tout à sa naissance et donc à ses parents ». Sérieuse va faire une crise de mélancolie romantique et dire à son père qu’elle se sacrifie plutôt qu’un invité ne le soit. Elle défie son père. Le complexe d’Electre est rejeté dans l’histoire, ainsi page 104: « Neville subodora qu’il y avait une pulsion proche du désir sexuel dans le besoin d’être assassinée. Et comme il avait horreur de ce qui était tordu, il grimaça. ». L’avortement semble être évoqué en filigrane page 73 « Tu as largement contribué à ma venue au monde. Il serait juste que tu l’en débarrasses. » Son père lui répond : « Avec une logique pareille, c’est plutôt à ta mère que tu devrais le demander ». Sérieuse a ce prénom qui semble s’opposer au comportement léger et inconséquent des jeunes gens qui ne réfléchissent pas forcément à la possibilité d’avoir un enfant sans le désirer. Neville nous dit que Sérieuse est elle, née dans l’amour page 106.
Le sauvetage de Neville et Sérieuse (II) se produira au moyen de l’art (A) et les conséquences d’un bon art de vivre seront bénéfiques (B).
L’art comme moyen de sauvetage se manifeste au travers de l’opposition du courant romantique au courant réaliste (1) ainsi qu’à celui du savoir-vivre(2).
Sérieuse est âgée de 17 ans, âge auquel on découvre la poésie et les courants de pensée dont le romantisme qu’Amélie va opposer au courant réaliste. Afin de mener une expérience romantique, l’auteur nous dit que Sérieuse est partie dormir dans la forêt en pleine nuit et que la voyante qui allait chercher des herbes pour ses concoctions, l’avait trouvée transie de froid et l’avait accueillie chez elle le temps de prévenir son père venu la chercher le soir-même. Sérieuse, qui ressentait tout plus que tout le monde, ne ressentit plus rien dès l’âge de 12 ans et demi, âge proche de celui de sa tante décédée à 13 ans. Le romantisme, apparu à la fin du XVIIIès en Allemagne et Angleterre puis étendu à l’Occident au cours du XIXès jusqu’aux années 1850, prône l’exaltation du sentiment de la nature, décrivant la nostalgie comme l’attitude authentique de la conscience humaine. La théorie de la nature serait la médiatrice entre l’homme et la divinité. Le romantisme s’exprime par une sensibilité passionnée et mélancolique : le morbide, le mystère, le fantastique, l’idéal, l’évasion par le rêve, le cauchemar, l’exotisme, le passé en font partie. Sérieuse page 74 explique les raisons de son expérience mélancolique : « Le pire, c’est que je ne ressens plus rien depuis mes douze ans et demi. Et quand je dis rien, c’est rien. Mes cinq sens fonctionnent très bien, j’entends, je vois, j’ai le goût, l’odorat, le toucher, mais je n’éprouve aucune des émotions qui y sont liées ». En effet, page 37 «Elle était devenue morne, timorée, solitaire, dépourvue d’élan vital. Ses résultats scolaires, d’excellents, étaient passés à médiocres. Plus grave : elle semblait ne s’intéresser à rien. Elle ne quittait plus sa chambre, où elle lisait en permanence les classiques, avec un air vide.» Ainsi que le dit André Gide : «La mélancolie n’est que de la ferveur retombée.» Selon Kant, l’art est indifférent au principe du gain, l’art apparait au contraire, comme « une activité en elle-même agréable, une sorte de jeu. » L’art est à lui-même une fin en soi. Platon pense que l’art n’est pas authentique et qu’il ne s’agit que de faux-semblant, ce qui rejoint le paraître de Neville. Alors qu’Aristote semble plus proche de Sérieuse car il dit que la tragédie falsifie mais en nous montrant les humains plus grands comme des héros. Cette théorie ne se vérifie pas dans ce roman où il n’y a pas de héros. Pour Hegel, il n’est pas sûr qu’il existe une beauté naturelle. Il est possible que la beauté n’existe que par l’homme. Peut-être est-ce la question que se pose Sérieuse qui devient alors pessimiste page 77 où elle reproche à son père en reprenant la formule de Proust parlant du « donjuanisme de l’aristocratie »: « C’est comme ça que tu es avec tout le monde : tu séduis. C’est très beau, tu ne cherches pas à obtenir quoi que ce soit : tu séduis pour l’unique plaisir de donner à l’autre l’impression qu’il mérite tant d’efforts. Ta séduction est générosité. Je t’ai toujours vu à l’oeuvre, j’en ai forcément attrapé quelque chose. Le problème, c’est que l’humanité n’est pas noble, et je n’emploie pas cet adjectif au sens social. De nos jours, dans le monde réel, qui n’est pas le tien, papa, quand une gosse de douze ans se conduit, sans le savoir, avec cet art de la séduction qui lui vient d’un père trop courtois, c’est interprété de façon atroce et ça entraîne des conséquences. » Conflit de générations et lutte des classes. Pour Hegel, c’est l’art qui invente la beauté. Dans l’oeuvre d’art, c’est ce qu’il y a de spirituel dans la nature et dans l’homme qui est représenté. Le but de l’eouvre d’art n’est pas de tromper. En prétendant que l’art consiste « dans une fidèle imitation de ce qui existe déjà, on met en somme le souvenir à la base de la production artistique » et on prive l’art « de sa liberté, de son pouvoir d’exprimer le beau ». Sérieuse comme son père cherche le beau, la fille cherchant « le ressenti » qui s’oppose à la lutte pour le paraitre de sa famille. Henri est fou amoureux de sa femme car il adore le beau et Alexandra embellit encore en vieillissant. Il s’est marié lorsqu’elle avait 20 ans. Ses réceptions font référence au poème « invitation au voyage » de Beaudelaire où « Tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté » où le poète appelle l’être aimé « Mon enfant, ma soeur » et décrit le faste. Ainsi que le dit Kant, dans l’ordre esthétique, se révèle l’intersubjectivité : non seulement l’unité de notre être, mais aussi notre unité avec autrui. L’homme, par l’affirmation de l’universalité de son sentiment, (car selon le philosophe « le beau, est ce qui plaît universellement sans concept »), dépasse son « moi » et rejoint « autrui » et cela sans le détour ou la médiation d’un concept. L’art esthétique est donc communication de l’homme avec l’homme. Ainsi Neville cultive-t-il l’art de recevoir mais il le pervertit au point de devenir un prédateur pour autrui bien que la prédiction « équivalait pour lui à l’anéantissement de sa foi et de son art » page 32. Au romantisme s’oppose le réalisme que l’on peut retrouver entre autres oeuvres dans le « Germinal » d’Emile Zola où les mineurs sont affamés jusqu’à se révolter. Alexandra fait fi de cette problématique en prenant le parti d’ironiser d’un « Venise s’enfonce » car page 87 « Elle refusait les conversations déprimantes, surtout quand elles ne servaient à rien, ce qui était fréquent ». Ironie de l’auteur qui écrit un roman de 120 pages sur une stupide prédiction d’une voyante qui parle d’un crime alors qu’il s’agira d’un malheureux accident. Alexandra comme Henri, contredit les propos de l’auteur qui pense que les livres font rèfléchir. En effet, au profond désespoir exprimé par Sérieuse qui avoue s’agacer elle-même de ses propres réflexions, Henri lui répond page 78, qu’elle n’a qu’à changer. Sérieuse s’exclame :«Je te jure que j’ai essayé (de changer). Depuis des années, j’ai lu et relu les meilleurs livres, les classiques et les modernes, dans l’espoir d’y puiser une solution miraculeuse. J’ai trouvé des merveilles, mais rien qui ne m’ait touchée. Toujours ce rempart de glace entre moi et moi. Je voudrais tant qu’il cède.» Son père, ignorant volontairement les philosophes vantant les vertus de l’art, lui répond alors « Ce n’est pas en lisant qu’on change. Il faut vivre.»
Et, le savoir-vivre (2) a une importance cruciale dans les relations humaines où la garden-party est pour Neville le théâtre de son expression la plus parfaite. Sérieuse dira avec humour que la voyante a manqué de savoir-vivre en faisant une prédiction à qui ne le lui avait pas demandé. Neville, redoute lors de ses réceptions, de faire un impair vis-à-vis de ses invités ce qui le bannirait de sa société. Ainsi, pages 29-30 Henri avait « développé une haute mythologie de l’invité. Au sein de l’espèce humaine, Henri considérait les invités comme des élus ». Il organisait et « préméditait les occasions de lui (à l’invité) plaire et éviter ce qui pourrait lui être source du plus léger désagrément. Pour cette raison, il fallait le connaître, se renseigner à son sujet, sans pousser trop loin l’examen, de peur de témoigner d’une curiosité déplacée. » Se tromper ou oublier les goûts d’un invité constituait un impair dont la sanction était le rejet d’une prochaine invitation. Il fallait étudier les compatibilités entre les invités afin d’éviter de provoquer une discorde, ce qui constituerait une faute. Ainsi le savoir-vivre devient un art de vivre.
Les conséquences d’un bon art de vivre (B) créeraient un monde parfait (1) et provoquent une fin heureuse à cette histoire (2).
Le monde parfait est induit par «La bonne marche du monde» évoquée dans le livre qui a un double sens. D’une part, un sens critique qu’exprime Sérieuse lorsqu’elle propose à son père de se sacrifier pages 83-84 «A la bonne marche du monde. Au devoir qui t’habite depuis que tu es né, à l’honneur qui consiste à respecter tes invités, à la mémoire de tes ancêtres qui se sont battus pour le conserver quel que soit le prix à payer.» Elle fait référence au sacrifice de Louise. Puis à la fin de l’oeuvre, le sens est autre, faisant abstraction de son projet criminel et contemplant son oeuvre, Neville parle d’un « monde parfait » page 112 : « Les invités se dispersaient dans le jardin avec une harmonie difficile à attribuer au hasard. Neville y reconnaissait les symptômes d’une réception réussie : les gens se dépassaient. Soucieux de la beauté qui émanait de leur ensemble, ils étaient ce qu’ils pouvaient être de mieux : leurs mouvements coulaient les uns vers les autres, leurs paroles avaient la légèreté et la grâce de poèmes en prose. Personne ne cherchait à se mettre en avant et même les timorés accédaient à une forme d’existence. » Le beau constitue l’empire de Neville qu’en maître de cérémonie, il organise, ordonne. Enfin, il ajoute « Ce n’est pas seulement ma fille que je vais assassiner, c’est un univers auquel je vais mettre fin. »
Toutefois, la fin sera plus heureuse que ce qu’il avait prévu (2) : La méchante du conte de fée fait une brève apparition, le temps de mourir victime d’un coup du lapin provoqué par la gentillesse du comte qui voulant prendre le plateau de flûtes de champagne que tenait une servante qui avait un malaise et chancelait, trébucha en voulant poser le plateau sur la table. Page 119 : « le plateau vola dans les airs et atterrit derrière la nuque de madame van Zotternien à qui il fit le coup du lapin. Elle mourut sur-le-champ ». Sérieuse, quant à elle, qui ne voulait pas se suicider, n’aura plus envie de mourir car elle a atteint le beau en écoutant chanter la cantatrice. Sérieuse en a pleuré d’émotion. La cantatrice interprétait le chant du cygne, et ce chant l’a libérée de la culpabilité héréditaire qu’a provoqué son rang. Page 117 : « Papa, la malédiction est brisée. C’est comme si la voix de la soprano avait détruit la gangue qui m’enserrait le coeur. »
En conclusion, l’histoire imaginée par Amélie Nothomb est à la fois morale et immorale. Morale parce qu’un crime ne sera pas commis, il s’agira d’un accident, ce qui engage seulement la responsabilité civile de Neville (article 1240 anciennement 1382 du Code civil), donc les assurances, car les trois éléments constitutifs du crime du point de vue pénal ne sont pas réunis. En effet, il n’existe pas d’infraction relative au fait de décharger une servante chancelante, d’un plateau de flûtes à champagne engendrant un coup du lapin sans intention de donner la mort, et conte immoral parce que le père était prêt à tuer un invité ou sa fille qui le lui demandait afin de sauver sa garden-party. La romancière critique d’ailleurs cette dernière résolution. Mais une méchante est punie, et par bonheur, elle a légué par amour, sa fortune à Henri qui n’est pas devenu un criminel. Sérieuse a libéré sa conscience en atteignant le beau et est soulagée par l’échec de la prédiction. Il ne s’agit pas réellement d’un conte de fées bien que l’auteur dise qu’Electre est une fée page 56 « Sa silhouette de ballerine et son visage de madone l’apparentaient bien davantage à une fée qu’à une demoiselle à marier» qui ne doute pas des qualités de Sérieuse pages 58-59 « Elle avait remarqué, comme les autres, que Sérieuse avait radicalement changé à l’âge de douze ans et demi, mais elle ne la trouvait pas moins exceptionnelle qu’auparavant» tandis qu’Oreste représente le prince charmant «le gendre idéal de la Belgique noble» page 55. Mais l’histoire d’Electre et Oreste ne nous sera pas racontée. Il s’agissait presque d’un conte de fées, qui nous a posé un lapin afin de nous faire réfléchir sur les valeurs et sur le fait que l’on pourrait améliorer les rapports sociaux en ne suivant pas les mauvaises fées telle la voyante, car ainsi que l’exprime la couverture du livre, les fleurs peuvent pousser dans le béton et pour cela, la culture tient une place très importante.


