Le dictionnaire « Le petit Robert » énonce comme première définition du mot « fantasme »: « Production de l’imagination par laquelle le moi cherche à échapper à l’emprise de la réalité. Imagination, rêve.» Une année dans la société aisée américaine que viendra perturber l’arrivée d’un délinquant en liberté conditionnelle. Histoire qui se conte en comédie musicale selon la narratrice. Pas de misérabilisme, petits bobos à l’âme où le réalisateur semble poser la question de savoir si l’amour de l’autre signifie l’amour de soi.
En premier lieu, l’amour de l’autre est évoqué d’une part, par le fait qu’il correspond à une quête individuelle et d’autre part, plus concrètement, par l’échec de l’effet miroir au travers des fantasmes de Van qui les expose chez une psychiatre aux séances épiées par la propre fille du médecin et ses amies dont DJ, la narratrice âgée de 15 ans, et ses demi-soeurs plus jeunes d’une année.
La quête individuelle d’une part, est exprimée tout au long de la comédie par les expériences amoureuses de DJ qui pense avoir systématiquement trouvé le grand amour mais celui-ci ne dure que le temps d’une idylle. Son coeur s’enflamme attisé par l’élan de la jeunesse. Elle est prête à abandonner ses études pour suivre à Venise la vie que lui propose un gondolier qui prévoit au bout de 5 jours qu’ils se marieront un 15 janvier, date anniversaire de la mère du vénitien. Elle renonce ensuite à ce mariage à la fin du séjour à Venise lorsqu’elle rencontre à l’aéroport de New-York Ken, le neveu d’un prof de math de l’université. Universalité de l’amour à New-York, à Paris où vit le père de DJ, ou sous le charme de Venise ou bien peut-être en Turquie lorsque le chauffeur de taxi supposé Turc reprend le refrain de Ken dans sa propre langue et qu’ils prononcent le dernier mot ensemble. Les demi-soeurs de DJ tomberont amoureuses du même garçon. Lane sera déçue lorsqu’il aura choisi Laura.
Holden, le fiancé de Skylar, lui qui a enfin trouvé le grand amour, devra s’armer de patience et faire des concessions pour l’amour de celle qu’il aime. Lors du repas au restaurant où il choisit de lui offrir la bague de fiançailles, pour lui faire sa demande, il lui dit qu’ils sont d’accord sur tout : ils veulent quatre enfants. Elle lui répond que non, elle n’en veut que deux. Il cède et lui dit qu’elle veut faire journaliste. Elle répond que non et veut faire architecte malgré son diplôme de journalisme. Il lui dit qu’ils vivront dans la ville de sa mère. Elle lui répond qu’elle préfère rester à New-York. Il cède encore et conclue qu’ils sont d’accord sur presque tout. Elle avale malencontreusement la bague qui était dans le dessert.
D’autre part, l’amour de l’autre est mis en échec par l’effet miroir. En effet, l’interprétation que l’on pourrait supposer des fantasmes de Van, pourrait expliquer les conséquences fatales que leur révélation faite par DJ à son père biologique qui s’en servira pour séduire Van, aura sur leur relation amoureuse.
Van décrit à la psy plusieurs fantasmes que Joe va réaliser. Le fantasme où elle est dans l’ascenseur semble annoncer l’échec de leur relation. En effet, elle raconte que l’ascenseur «Monte, monte, monte, jusqu’au dernier étage. Il ne s’arrête pas, il continue, passe à travers le toit et là, il s’envole au-dessus de l’océan». Juste avant, elle raconte à la psy qu’elle rêve de bateaux et de navires. Elle est par ailleurs une fervente admiratrice du Tintoret sur lequel elle veut écrire un livre et pour lequel elle va voir l’exposition au musée de Venise et Joe, sachant cela, lui fera un discours sur le peintre lors de leur deuxième rencontre qui a lieu au musée après celle lors du jogging dans les rues de Venise.
Le Tintoret a son importance car il est dit dans le film qu’il s’affranchissait des conventions du XVIè siècle. Or, l’ascenseur est programmé pour aller à une destination : 1er, 2ème, 3ème étage, etc. Dans son rêve, l’ascenseur ne s’arrête pas à l’étage programmé et sort de son habitacle pour s’envoler jusqu’au-dessus de l’océan où bien que libre, il vole au-dessus du danger et de l’inconnu. Van est mariée à Greg et son mariage bat de l’aile. Le fait que Joe devine soit disant ses rêves et autres fantasmes comme lui souffler entre les épaules la ravit car Joe va au-devant de ses désirs. Mais une fois que ces désirs sont réalisés, ils perdent de leur intérêt. Joe quitte son bel appartement à Paris pour louer une mansarde sous les toits. Elle est heureuse, l’appart est comme elle l’avait imaginé, la vue sur l’extérieur aussi, mais elle finit par se lasser. Il n’y a aucun imprévu, pas de vol au-dessus de l’océan, cet inconnu, pas de danger, il ne la surprend pas. Alors, elle quitte Joe et retourne près de son mari vivre de nouvelles aventures sachant qu’il y a une part de danger pour la stabilité de son mariage. Elle considère que sa liberté est près de son mari. Joe, miroir de ses désirs et qui disait avoir exactement les mêmes goûts que Van : le jogging qu’il ne pratique pas, le Tintoret dont il ne savait rien avant de la connaître, l’île de Bora-Bora qui lui est inconnue et l’appartement sous les toits de Paris pour lequel il sacrifie son bel appartement, tous ces faux points communs qui constituent le miroir de Van combinés aux désirs qu’il prétend deviner, se traduisent par un échec.
C’est ainsi, qu’en second lieu, l’on peut se demander quel est le rapport entre l’amour de soi et l’amour de l’autre.
Le film pourrait laisser penser si l’on se souvient des cours de philosophie, que sans la présence des autres, l’humain n’apparaît pas si l’on considère que le problème de l’existence d’autrui ne peut se poser qu’à partir du moment où l’existence se focalise sur la notion d’individu conscient de sa séparation à l’égard de ce qui n’est pas lui que ce soit un autre individu, un objet, un animal ou la nature. Si l’on se concentre sur les individus, Woody Allen semble traiter dans un premier temps, du rapport du Moi avec autrui et dans un second temps, nous dire que l’autre n’est pas notre double.
Le rapport du Moi avec autrui, semble être évoqué d’une part par l’empathie qu’inspire Charles Ferry, repris de justice, à Steffi, «démocrate libérale culpabilisée» ainsi que la présente DJ car Steffi est issue d’un milieu très riche et n’a jamais connu la misère, et d’autre part par le regard d’autrui.
L’empathie qu’inspire Charles Ferry à Steffi la mère de famille divorcée de Joe, écrivain, et remariée à Bob, avocat, pourrait s’expliquer comme le dit Rousseau, par le fait que la pitié, (Ferry a eu une enfance mal-traitée et a passé la majorité de sa vie en prison, il est actuellement en liberté conditionnelle), la pousse spontanément vers l’autre et l’entraîne à se dévouer pour son bien. La pitié serait ainsi selon le philosophe, la source de sociabilité heureuse, toute entière orientée vers la satisfaction et la conservation de l’espèce en même temps que le fondement d’une morale incapable d’erreur pourvu que le sujet sache rester sensible à ce que lui demande son « coeur » plutôt que sa raison. La Rochefoucauld ne suit pas l’idée de Rousseau et considère qu’il s’agit d’hypocrisie, car la pitié «est souvent un sentiment de nos propres maux dans les maux d’autrui». Ce qui reviendrait à dire qu’au lieu de se préoccuper d’autrui, la pitié se préoccupe d’abord de moi.
C’est ainsi, que lorsque Skylar révèle à ses parents qu’elle a quitté Holden pour Ferry, sa mère lui répond que Ferry pour qui elle avait milité afin qu’il sorte de prison et qu’elle avait invité chez elle lors de son propre anniversaire où il a fait connaissance avec Skylar, Ferry donc, «est un symbole social et pas quelqu’un qui pourrait sortir avec sa fille». Le débat est animé entre la fille et ses parents. Elle leur reproche d’être hypocrites. Ils descendent dans le hall où son frère, Républicain conservateur à l’opposé de ses parents démocrates libéraux, joue un match de criquet avec DJ qui rapporte toujours tout et la domestique qui est très rigide. Ainsi, le débat sur la pitié s’exprime et ne semble pas clos.
Le regard d’autrui est important dans l’amour de soi mais aussi dans l’amour de l’autre. Bob, le mari de Steffi lui dit que de la regarder lui a changé la vie. Avant de la rencontrer, il voulait en finir avec la vie et de la regarder fait qu’il veut passer sa vie à l’admirer. Ceci rejoint l’idée en philosophie, que le regard d’autrui métamorphose ce qu’est le monde pour le sujet avant qu’autrui n’apparaisse. Cependant, Sartre considère que : me regardant (le sujet), autrui s’affirme comme hors de ma portée et est capable d’interpréter mon comportement, de lui imposer un sens, qui peut ne pas être le mien : je tombe sous son pouvoir, ma liberté est mise en cause.
Skylar a rendu sa bague pour écouter le baratin de Ferry, pensant reprendre sa liberté alors que Ferry est en liberté conditionnelle, liberté qu’il va reperdre en commettant un autre braquage. Skylar entraînée malgré elle, a réussi à descendre de la voiture des bandits avant que la police ne les rattrape. Elle a donc failli perdre sa liberté. Elle épousera Holden, et l’on suppose qu’elle se sentira vraiment libre avec lui car elle écoute son coeur.
L’autre n’est donc pas notre double. Si l’on se réfère à Descartes, est établie la notion « d’essence du Moi » qui entraîne la notion de « substance permanente ».
Pour Descartes, l’essence du Moi, fait que je suis une chose qui pense, « une chose qui doute, qui entend, qui ne veut pas, qui imagine aussi et qui sent.» (Deuxième « Méditation métaphysique »). C’est pour cela qu’Holden ne pensait pas trouver un jour l’amour, que Van prend un amant, que Skylar dont DJ dit qu’elle a « le syndrome du prince charmant» et donc est attirée par les banalités de Ferry, telle «J’aime la campagne, l’air est frais» qu’elle prend pour un poète et qui l’éjecte de la voiture en disant «Dégage!», retournera vers Holden en se rendant compte que le mariage ne la prive pas de sa liberté en tant qu’individu même si elle devra respecter les devoirs du mariage.
Ainsi, selon Descartes, de cette essence du Moi, est issue la notion de substance pensante car selon lui, le Moi est une substance et l’âme aussi, la substance étant ce qui subsiste, ce qui persiste sous le changement. Le philosophe conclue que l’âme est donc séparée du corps à la mort. Le film semble nous dire que l’amour est la substance de l’être humain car Joe est toujours amoureux de son ex-femme, Steffi, et le film se referme sur le baiser échangé entre Joe et Steffi. L’amour fait partie de l’être humain et peut changer de personne mais l’Homme aimera toujours, c’est dans sa substance. Peut-être n’était-ce qu’un baiser en raison des souvenirs qu’ils se remémoraient en ce jour de Noël sans vouloir reprendre une liaison, Steffi est heureuse avec son mari tandis que Joe n’arrive pas à stabiliser une relation. Amour toujours, donc, DJ, après Ken est tombée amoureuse d’un chanteur de rapp et actuellement sort avec un jeune étudiant. La vie continue, même si elle ne trouve pas encore le grand amour, DJ est heureuse de ses amours.


