L’art auprès de l’âtre

«Madres paralelas» un film de Pedro ALMODÓVAR, 2022

Deux mères sur le point d’accoucher font connaissance à l’hôpital. Janice, devenue maman à l’aube de ses quarante ans et Ana, encore mineure à l’hôpital, vont chacune donner naissance à une petite fille. Celle de Janice a un problème respiratoire dit « immaturité cérébrale » car son cerveau oublie de respirer, tandis que celle d’Ana a fait un peu d’hypoglycémie. Les bébés vont être échangés à l’insu de leurs mères. Chacune repart vivre sa vie après s’être communiqué les numéros de téléphone mais leur histoire les réunira. Janice et les habitants de son village natal poursuivent en parallèle l’objectif de faire excaver les victimes locales de la guerre civile d’Espagne de 1936 enterrées dans une fosse commune, afin de leur offrir une sépulture et de réunir les familles. Le film conclut par une citation d’Edouardo GALEANO «L’histoire de l’humanité refuse d’être réduite au silence». Se pose alors la question de savoir si l’être humain contient l’histoire de sa civilisation dans son ADN. En effet, comment faire parler l’histoire? Et comment oublier les traumatismes de l’histoire?

Lorsque Janice va présenter son bébé, prénommé Cécilia en hommage à sa grand-mère, à son amant Aturo, celui-ci doute de sa paternité. Sûre d’elle, Janice s’offusque, puis doute elle aussi car sa meilleure amie, Hélèna, s’interroge à son tour. Puis Hélèna abandonne, se résignant à ce qu’a dit la grand-mère, puisqu’elle a dit que le père de Janice avait les yeux bridés, c’est que ça doit être cela. Fragilité du témoignage. En parallèle, Janice aimerait retrouver le corps de son arrière-grand-père enterré, selon des témoignages, dans la fosse commune de son village. Ainsi, se pose la question dans un premier temps de savoir comment faire parler l’histoire? En effet, Janice se base, tant pour la ressemblance de sa Cécilia avec son propre père que pour les corps enterrés dans la fosse commune, sur des témoignages. La solution envisagée est la reconstitution.

Les témoignages sont fragiles mais font partie de l’ADN, mémoire des êtres humains. Janice croit voir les yeux de son père dans ceux de Cécilia car sa mère lui a raconté qu’il était vénézuélien et avait les yeux bridés mais elle n’a pas d’image de lui et il est parti alors qu’elle n’avait que quelques mois. En parallèle, les femmes du village entretiennent le témoignage d’un autre habitant enlevé par les phalangistes dans les premiers jours de la guerre civile, le 25 juillet, souvenir très précis de la date, cet homme aurait été enterré vivant, se serait évadé et aurait raconté qu’avec plusieurs hommes il avait été enterré dans la fosse commune du village. Il se serait ensuite réfugié dans la montagne. Brigida, femme du village âgée et malade, raconte quant à elle, que sa mère se souvenait que son père jouait avec un hochet avec elle lorsque les hommes de la phalange sont venus le chercher et qu’il aurait emporté le hochet avec lui. Janice racontera que son arrière- grand-père était revenu tard un soir après avoir été enlevé par les phalangistes qui lui auraient fait creuser sa propre tombe puis il serait revenu chez lui et le lendemain soir, alors qu’il était à table, les phalangistes l’ont de nouveau emmené et il n’est plus jamais reparu. Lorsqu’ Ana lui demande pourquoi il est rentré chez lui après avoir été enlevé une première fois par les phalangistes, elle lui répond qu’elle ne sait pas, « peut-être pour voir sa femme, sa fille? Par fierté, par dignité? » En tant que spectateur, l’on peut supposer que c’est simplement par amour.

Les objets serviront aussi de témoignage lorsque l’accessoire devient le principal. L’oeil de verre d’un habitant tué, le hochet, l’alliance d’une autre victime avec le nom de son épouse gravé, ces objets seront retrouvés avec les ossements des victimes lors de l’excavation. Janice, photographe professionnelle, lorsqu’elle voudra interrompre son congés de maternité, fera des photos d’accessoires : chaussures, ceinture, bijoux. Ainsi, les photos sont aussi une carte mémoire. Antonio, le grand-père de Janice était un intellectuel : instituteur et photographe, il a photographié sans s’en douter tous les hommes du village qui ont été exterminés. Enfin, mémoire de l’écrit, Cécilia, la grand-mère de Janice, a noté tous les noms des hommes disparus avec Antonio.

La reconstitution essentielle pour le village, l’est aussi pour Janice qui finira par chercher la vérité sur les origines de son enfant et grâce à l’ADN, elle apprendra qu’elle n’est pas la mère de Cécilia qui a probablement été échangée à l’hôpital avec Anita, la fille prétendue d’Ana. Janice, qui finit par affronter la situation et admettre le décès d’Anita, fera de nouveau un enfant avec Arturo. Elle sera enceinte de trois mois lors de l’excavation des corps. Celle-ci aura lieu après l’acceptation au bout de deux ans par «La fondation pour la récupération de la mémoire historique», de l’excavation car son dossier était bien documenté. L’excavation se fait sous la direction d’Arturo qui est anthropologue judiciaire ainsi que par des experts. L’histoire a besoin des progrès de la science, de la documentation des citoyens, tout comme Janice et Arturo avaient besoin d’analyser l’ADN de Cécilia et d’Ana.

La transmission est aussi importante malgré la fragilité des souvenirs, et se fait aussi par celle des prénoms des ancêtres. Cécilia porte le prénom de la grand-mère de Janice et l’enfant qui va naître aura le prénom de son arrière-grand-père Antonio ou, si c’est une fille, celui d’Ana. Fusion des époques, celle de l’arrière- grand-père avec celle de la nouvelle génération. Dès qu’un enfant naît, il fait partie de l’Histoire et devient mémoire : mémoire du passé qui est aussi la mémoire de l’avenir car comme dit plus haut, «L’histoire de l’humanité refuse d’être réduite au silence».

Cependant, dans un second temps, l’on peut se demander comment oublier les traumatismes de l’Histoire?

Janice va devoir affronter la situation tout comme l’Etat qui ne voulait pas donner de subvention pour la loi sur la mémoire historique. En effet, la solution proposée consiste d’une part, à prendre ses responsabilités et d’autre part, à choisir son camp en toute conscience.

En premier lieu, prendre ses responsabilités. Janice et Thérèse vont prendre leurs responsabilités en tant qu’individu. Janice, après avoir fait les tests ADN dont celui d’Ana à son insu, va lui avouer que Cécilia est sa fille et va faire le deuil d’Anita. Thérésa, la mère d’Ana, a vécu des humiliations le jour où elle a choisi de faire une carrière d’actrice et de divorcer. Elle a dû passer devant le tribunal du Vatican et faire croire qu’elle avait de mauvaises moeurs, ceci afin d’obtenir le divorce. Ana, elle, revient de loin, car elle a conçu son enfant alors qu’elle était ivre et qu’après avoir eu une relation filmée avec celui dont elle était amoureuse, a subi le même soir un viol collectif. Elle expliquera la situation à son père, qui lui, ne prendra pas ses responsabilités d’adulte et enverra Ana chez sa mère pour éviter le scandale. Ana s’occupera bien de son enfant et après le décès par mort subite de Cécilia dont le cerveau avait oublié de respirer, Ana ayant atteint la majorité, quittera le domicile de sa mère, et cherchera un emploi.

Arturo prend lui aussi ses responsabilités en tant que père en demandant un test ADN. Janice, de bonne foi au départ, n’a pas ensuite été loyale envers lui en ne lui révélant pas que Cécilia n’était pas sa fille et qu’Anita était décédée. Janice doit faire son chemin pour parvenir à accepter la situation. Elle l’avouera à Ana le soir où Janice lui explique qu’elle et son village veulent donner une digne sépulture à leurs ancêtres et qu’Ana doit choisir son camp car l’être humain a le droit de savoir d’où il vient et pour cela de connaître son histoire personnelle mais aussi celle de son pays afin d’éviter de répéter les erreurs et pour choisir sa propre destinée.

Ainsi, en second lieu, choisir son camp en toute conscience fait partie du devoir de citoyen. Janice s’énerve après l’indifférence de la jeune fille au pair qui préfère écouter la musique plutôt que le bébé dormir et ne suit pas ses conseils lorsque notamment elle lui interdit de faire dormir le bébé sur le côté. La jeune fille représente l’indifférence de la jeunesse qui ne se sent pas concernée par le passé d’un pays dont elle n’est pas originaire et ne se préoccupe pas de l’avenir. Le silence peut être coupable comme le fait que le père d’Ana n’ait pas voulu porter plainte pour le viol de sa fille et qu’implicitement il laisse une situation criminelle avoir la possibilité de se répéter avec d’autres filles puisque pour faire chanter Ana, les violeurs la menaçaient de mettre la vidéo érotique d’avec son amoureux sur internet.

Le doute d’Arturo a été salvateur en ce sens que Janice a réagi et fait les tests ADN. Il a par ailleurs le droit de savoir ce qui est arrivé à sa fille. La quête de la vérité est importante pour pouvoir avancer, c’est sans doute pour cela qu’il y a la loi sur la mémoire historique. La phalange, organisation extrême nationaliste qui était aux côtés de Franco dans la direction de l’Etat, n’est aujourd’hui pas morte puisque, affiliée à d’autres groupuscules, elle fait partie de la formation politique ADÑ Identidad Española, coalition électorale eurosceptique qui fut candidate en 2019 aux élections européennes en Espagne.

Le film parle de ce qu’est être une mère et plus généralement, parent en 2022. L’enfant s’inscrit dans l’histoire et écrit sa propre histoire. Janice a choisi de marcher dans les pas de ses ancêtres en transmettant les prénoms, tandis qu’Ana est tournée vers le futur mais prend conscience de l’histoire de son pays. L’excavation réalisée, Janice peut tourner la page en décidant d’appeler son futur enfant Ana si c’est une fille.

L’intention de Pedro ALMODÓVAR est sans doute de nous faire réfléchir sur l’importance de l’histoire dans une société. Il a construit son film en nous montrant comment se construit l’ADN social d’un individu dès son premier souffle.


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