L’art auprès de l’âtre

Jane Austen “Northanger Abbey”

Roman achevé en 1803 et publié en 1816 Editions 10/18 février 2000

Jane Austen, dans son roman « Northanger Abbey », nous conte une histoire, mais pas seulement. Tout au long de l’oeuvre, en effet, elle s’adresse directement au lecteur en abordant le thème du rôle de l’écrivain et celui de la place du roman si méprisé au XVIIIème siècle dans la littérature par rapport aux oeuvres scientifiques ou historiques. La thématique de l’imagination sur laquelle repose toute l’intrigue, amène, à l’appui de théories philosophiques, la question de savoir ce qui fait d’une lectrice passionnée dans la société anglaise de la fin XVIIIè-début XIXè siècle, dotée d’une grande imagination, une héroïne? Pour répondre, l’auteure d’une part, dresse un tableau satirique de la société anglaise de l’époque (I) et d’autre part, elle propose comme antidote la vertu et la gentillesse ce qui détermine le caractère héroïque de notre lectrice et de son amoureux (II).

L’intrigue se déroule en Angleterre, mais elle pourrait avoir lieu dans d’autres pays occidentaux de l’époque. Catherine Morland, une jeune fille âgée de 17 ans et issue d’une fratrie de 10 enfants dont les parents sont d’une éducation simple et équilibrée, famille aimante, va découvrir sous la protection bienveillante des amis de ses parents les Allen, la vie à la ville et ses artifices. C’est ainsi que Jane Austen dresse un tableau satirique de la société anglaise de l’époque traitant de l’hypocrisie (A) et de la manipulation (B).

Catherine, lors de son arrivée à la ville de Bath, va sous l’aile des Allen, fréquenter les « Pumps Room » où se presse la société anglaise afin de connaître du monde tout en buvant le thé ou en dansant au bal. C’est ainsi qu’elle fit connaissance avec Isabelle Thorpe âgée de 21 ans et de son frère John. L’hypocrisie s’exprimera par le langage (1) et Jane Austen abordera un thème féministe (2).

Tout d’abord, l’auteure nous dit au début du livre « qu’une jeune fille est impardonnable de tomber amoureuse avant que le monsieur n’ait déclaré sa flamme, il doit être inconvenant pour une demoiselle d’aller rêver d’un monsieur avant qu’on ne sache que ce monsieur a le premier rêvé d’elle » (p 29). Au dénouement de l’intrigue, page 267, l’auteure expliquera qu’Henry « n’avait commencé à l’aimer que parce qu’elle l’aimait. Une telle situation est très nouvelle dans le romans, je le reconnais, et elle porte certes affreusement atteinte à la dignité de l’héroïne. Si elle se révèle tout aussi nouvelle dans la vie quotidienne, on m’accordera du moins une telle imagination. » Peut-être que Jane Austen en employant le terme « dignité » fait référence à Kant (1724-1804) qui pense que la morale ne nous apprend pas à être heureux mais nous montre comment être digne d’être heureux. Jane semble penser que la morale est relative, ce qu’elle démontrera avec le personnage d’Isabelle qui fait sans cesse des leçons de morale parlant de comportement inconvenant et qui ne se les applique pas à elle-même. Elle est très hypocrite. Ainsi, elle se plaint d’avoir été repérée aux Pumps Room par deux jeunes gens qu’elle voit sortir de la pièce et les suit prétextant vouloir les éviter ( pages 45-46). Isabelle a un langage et des manières enjôleurs : elle prend « sa très chère amie » par le bras, elle la flatte, ne tarit pas de compliments afin de s’assurer un pouvoir sur Catherine et son frère, James. Elle essaiera, malgré ses fiançailles avec James, d’en faire autant avec le capitaine Tilney, Frédérick, le frère d’Henry. Toutefois, Frédérick est du même acabit qu’Isabelle et beaucoup plus expérimenté. Elle finira, comme annoncé page 46 lorsqu’elle suit les deux jeunes gens, dans « le caniveau » : «et en vue des deux jeunes gens qui se frayaient un chemin dans la foule et suivaient le caniveau de cette passionnante ruelle».

Le langage est directement critiqué par Henry qui avec humour, taquine Catherine lorsqu’elle parle de la difficulté d’apprendre et moque les termes « beau » page 119 et « tourmenter » p121. L’attaque sur l’hypocrisie est directe aux pages 143 et 144 lorsqu’elle dit à Henry qu’elle ne voit pas où il veut en venir quand il lui demande de réfléchir aux sous-entendus et qu’elle conclut en lui disant qu’elle « ne parle pas assez bien pour être inintelligible ». Il lui répond « Bravo! Voici une excellente satire de notre langage moderne. » Jane Austen fait peut-être référence à Descartes qui dit que parler c’est penser et que la pensée peut exister indépendamment du langage qui est sa révélation à autrui, par exemple le langage des sourds muets où la pensée est antérieure au langage. Ainsi, peut-être que Jane nous dit qu’en manipulant le langage, on dissimule sa pensée et on induit en erreur. Catherine est franche et naïve et ne voit pas les mauvaises intentions dissimulées. Ainsi, page 231  » (…) mais elle n’arrivait pas à admettre qu’il dît une chose et voulût dire exactement le contraire. Comment faire en ce cas pour comprendre les autres? » Elle ne comprend pas non plus l’intérêt du langage creux et emphatique du général Tilney, le père d’Henry.

Jane Austen, en utilisant l’ironie d’Henry, ose des revendications féministes en parlant de l’instruction et de l’intelligence des femmes mais aussi en décrivant le comportement de John Thorpe, frère d’Isabelle, lorsqu’il conduit les chevaux à l’occasion d’une promenade avec Catherine. John, en effet, est mal élevé (page 47: il « faisait preuve de liberté quand il eût fallu se montrer poli »), Il est très vaniteux et ne parle que de ses chevaux, de son agilité et de son argent. Il s’attribue des mérites qu’il n’a pas et maltraite ses chevaux jusqu’à l’épuisement. Il se conduit en maître irrespectueux page 67 en parlant de son cheval : « (…) si mon cheval danse un peu au début de la promenade. Il fera très probablement une ruade ou deux et refusera peut-être ensuite d’avancer pendant un instant…Mais il ne tardera à comprendre qui est son maître. Il est plein de fougue, joueur autant qu’on peut l’être, mais nullement vicieux. » Catherine aura l’occasion de lui résister. Page 95, alors que Thorpe l’embarque dans une autre promenade et qu’elle veut qu’il s’arrête, il ne l’écoutera pas. John a un comportement brutal même s’il ne la touche pas. Page 110 il se conduit en maître : il parle à sa place auprès de ses amis et la prive ainsi d’une sortie avec eux : « Je suis allé voir Miss Tilney et je lui ai présenté vos excuses. »(…) Vous êtes honorablement dégagée de vos obligations, et nous allons faire une promenade délicieuse. » Catherine dira à Isabelle devant John que « C’est simplement là agir d’une façon encore plus grossière » et « je ne consentirai certes jamais à me laisser duper ». « Elle les quitta sur ces mots et partit en toute hâte ».

En philosophie, la connaissance s’oppose à l’opinion, à la connaissance par les sens ou par l’imagination. Jane Austen, lorsque Catherine visite la bibliothèque du général Tilney, dit page 198 qu’ »elle glana tout ce qu’elle put dans cette mine de connaissances en parcourant des yeux une demi-étagère de livres ». L’auteure nous parle alors de l’instruction des femmes et déplore avec ironie page 122 le fait que l’on maintienne les femmes en dehors du savoir : « Trop d’instruction équivaut à une incapacité totale à flatter la vanité de autres, ce qu’une personne intelligente souhaitera toujours éviter. Une femme surtout si elle a le malheur de savoir quoi que ce soit, devra le dissimuler aussi bien que possible. » (…) « Ils (les hommes) considèrent que la bêtise rehausse grandement les charmes personnels d’une femme, il en est cependant certains qui ont trop de raison et d’instruction eux-mêmes pour désirer chez une femme plus que de la simple ignorance. »(…) Austen ajoute avec ironie « Elle (Catherine) ignorait qu’une jeune fille charmante, dotée d’un coeur affectueux et d’un esprit parfaitement inculte, ne saurait manquer d’attirer un jeune homme intelligent, à moins que les circonstances ne soient vraiment contre elle. » Henry, doté d’un humour provocateur, parle de l’intelligence des femmes et taquine Eléanor et Catherine en ironisant page 126 « Miss Morland, j’ai la plus haute opinion de l’intelligence des femmes, de toutes les femmes… et de celles, surtout, quelles qu’elles soient, en compagnie de qui je me trouve. » Il poursuit, suite aux remontrances de sa soeur : « Miss Morland, nul n’a de l’intelligence des femmes une plus haute opinion que moi… D’après moi, la nature leur en a tant prodigué qu’elles ne jugent jamais nécessaire d’en employer plus de la moitié ». Humour de l’auteure qui pense en faisant parler Henry, que l’intelligence des femmes ne gêne pas les hommes eux-mêmes intelligents.

Cependant, l’instruction n’empêche pas d’être victime de manipulation. Dans l’oeuvre, la manipulation se manifeste par un discours manipulateur (1) ainsi que des malentendus (2).

Isabelle, qui a un discours manipulateur depuis le premier jour de sa rencontre avec Catherine qui elle, est franche et naïve, sera démasquée par celle-ci qui déjà avait des soupçons, lorsqu’Isabelle va lui écrire afin qu’elle la réconcilie avec James qu’elle a trompé avec Frédérick le frère d’Henry alors qu’elle était fiancée à James. En effet, dans sa lettre pages 235-237, elle dit qu’elle était importunée par Frédérick alors qu’elle ne pensait qu’à James mais Catherine avait remarqué leur complicité. Lorsqu’Isabelle a quitté Frédérick (ou Frédérick a quitté Isabelle?), elle dit qu’elle n’a plus voulu le voir mais qu’il « est ensuite allé à la Pumps Room, mais je ne l’aurais pour rien au monde suivi ». Comment sait-elle alors qu’il y est allé? Par ailleurs, elle dit qu’elle n’est plus allée au théâtre « sauf hier au soir, avec les Hodge » or les Hodge sont des amis du général Tilney. Enfin, Isabelle qui se dit amoureuse de James, écrit à Catherine qu’elle ne peut pas lui envoyer de lettre car elle a perdu son adresse. Catherine se rendra compte des incohérences et sera outrée lorsqu’elle s’apercevra que sa soit disant amie lui a écrit afin qu’elle convainque James de revenir auprès d’elle, ce que Catherine refusera de faire.

Isabelle avait abandonné James non seulement parce qu’elle est volage mais aussi parce que ses revenus lui paraissaient insuffisants alors qu’elle n’a pas de fortune. Sa mère utilisait le même langage hypocrite que sa fille pour reprocher les revenus insuffisants de James et les deux ans et demi que les Morland avaient imposés à James avant qu’ils puissent se marier. Heureuse et sage décision des parents de Catherine car Isabelle n’est pas une fille sérieuse.

John manipule dans son discours le général Tilney car il pensait épouser Catherine et en homme vaniteux et orgueilleux, il a exagéré la fortune des Morland et leur réputation. Lorsqu’il saura que Catherine n’avait rien compris à ses sous-entendus concernant leur éventuel mariage et qu’elle s’y oppose, John commettra l’excès inverse ce qui provoquera les foudres du général qui renverra Catherine chez ses parents sans escorte. En effet, le général Tilney spéculant sur la fortune et la position sociale des Morland, avait invité la jeune fille à séjourner chez lui à Northanger Abbaye et demandé à son fils de faire sa conquête. Henry, dont Jane ne nous dit pas s’il avait accepté d’exécuter l’injonction paternelle bien qu’il l’invite à danser et la côtoie, tombera réellement amoureux d’elle.

En toute logique de par leur mentalité, les Thorpe ont provoqué des malentendus. John a fait croire à Henry et Eleanor que Catherine ne voulait pas faire de promenade avec eux. Ceci a jeté un froid entre Catherine et Henry et ils se sont expliqués au théâtre. Catherine finit par comprendre avec l’aide d’Henry, les véritables intentions de Frédérick envers Isabelle: page 238 Catherine dit à Henry : « Et c’est par méchanceté gratuite qu’il lui aurait fait croire qu’il était amoureux d’elle? » « Henry hocha la tête en signe d’assentiment ».

Ainsi, l’antidote à cette satire de la société serait la vertu et la gentillesse des héros. En effet, il faut considérer que dans l’oeuvre, les passions sont dominées par la vertu (A) et que le doute est dominé par la raison (B).

Les passions sont dominées par la vertu car Catherine revient toujours à la raison avec l’aide de ses amis Henry et Eléanor.

En philosophie, on peut généralement nommer « passions » toutes les pensées excitées de l’âme sans le secours de la volonté et par conséquent, sans aucune action qui vienne de la volonté, par les seules impressions qui sont dans le cerveau car tout ce qui n’est pas action est passion. Mais on restreint ordinairement ce nom aux pensées qui sont causées par quelques agitations de l’esprit. La philosophie rationaliste critique la passion car selon Kant, elle corrompt l’intelligence parce qu’elle l’utilise. Elle échappe à toute rationalité, c’est un obstacle à la raison. Ainsi, Catherine fantasme sur les causes du décès de la mère d’Henry. Celui-ci ramène Catherine à la raison. Toutefois, l’intuition de Catherine sur le caractère du général sera bonne puisqu’il refusera le mariage d’Henry avec Catherine en raison de son manque de fortune bien qu’elle ne soit pas dans la nécessité. Il ne changera d’avis qu’en raison du mariage d’Eléanor avec un notable et autorisera Henry « à se conduire comme un imbécile s’il en avait envie » page 274. Pour les rationalistes, la passion à supposer qu’elle soit « noble », ne peut pas s’empêcher de prendre l’homme pour un moyen afin de réaliser son but. Elle est « moralement condamnable ». Pour eux, la passion dessert son objet. La logique de la raison n’a pas de prise sur la passion. Un auteur contemporain, Ferdinand Alquié, explique que la passion amoureuse n’est pas l’amour : « La passion est inconscience, méconnaissance de son objet, aversion pour la valeur, obstacle enfin au véritable amour » tandis que pour Descartes, toutes les passions sont bonnes et selon Rousseau l’amour-passion peut-être surmonté par une nouvelle forme d’amour qui ressemble au devoir. La passion est alors véritablement sublimée (orienter une tendance, une passion vers un intérêt moral), et dans cette perspective le plaisir et le devoir deviennent enfin compatibles. Pour Hegel (1770-1831), la passion demeure un moyen, l’instrument de la raison plus précisément. Selon lui, la passion existe bel et bien, elle conduit les hommes et fait l’histoire. Catherine, déjà très influencée par la littérature d’angoisse, elle pense sans cesse au roman « Les mystères d’Udolphe », a écouté les élucubrations d’Henry qui pour la taquiner lui a décrit l’abbaye comme étant un lieu angoissant et il lui a parlé du coffre de la chambre comme d’un objet mystérieux. La météo, le décor, ont fait que la passion de Catherine pour le mystère a dominé sa raison et qu’elle a voulu absolument ouvrir le coffre qui était dans sa chambre à l’abbaye. C’est Eléanor qui, en entrant dans la chambre, a avec gentillesse, ramené Catherine au ridicule de la situation lorsqu’elle a vu le coffre ouvert et le simple linge qui y était. La passion entraîne donc l’idéalisation. Pour le cabinet dont elle a forcé la serrure, il n’y avait qu’une note de blanchisserie. Selon les philosophes, la passion refuse le temps alors que Catherine aime principalement les monuments et meubles anciens sauf lorsqu’elle visite l’abbaye d’Henry. Pour Rousseau, au contraire, c’est la passion elle-même qui sera le remède aux autres passions. La vertu est une passion « Quand celle de la vertu vient à s’élever, elle domine et tient tout en équilibre » (« La nouvelle Héloïse »). La moralité, chez Rousseau est toujours issue d’un sentiment, elle n’est pas l’affaire de la raison.

La morale a une place importante dans l’oeuvre. Il y a celle feinte d’Isabelle et celle sincère de Catherine. En philosophie, la morale est un ensemble de règles de conduite d’un groupe déterminant ce qui est permis et ce qui est interdit (la morale établie qui peut-être une morale relâchée par opposition à la morale sévère). Ce serait une théorie raisonnée du bien et du mal visant à formuler des règles de conduite, à peu près synonyme d’éthique (science qui étudie les jugements de valeurs, les jugements qui qualifient les actes de bons ou de mauvais). C’est le cas d’Isabelle qui n’arrête pas de critiquer tel ou tel comportement mais qui les suit tandis que Catherine, l’héroïne, fait toujours passer ce qui est bien avant son propre intérêt sauf lorsqu’elle est entraînée dans sa passion pour le mystère mais elle se repend toujours. Elle reste gentille, Henry le lui répète et c’est ce qui fait d’elle une héroïne car c’est sa passion qui l’entraîne, non la méchanceté. Jane Austen nous dit qu’Henry lui aussi est un héros. Il s’oppose à son père et il est gentil. Page 219 « Henry ne fit plus jamais la moindre allusion à ce qui s’était passé (parlant des suppositions déplacées de Catherine), et cette étonnante générosité, cette noblesse furent aussi à notre héroïne d’un immense secours ». Page 223 Henry à propos de James trahi par Isabelle, « L’idée d’avoir une soeur si gentille et aimante, répondit chaleureusement Henry, doit lui être une grande consolation, quelle que soit sa détresse. » Selon Kant, philosophe rigoriste avec ce qui est du principe de la moralité, il considère que « la bonne volonté consiste à accomplir une action uniquement par respect pour la morale ». Ceci explique les doutes de Catherine, qui bien qu’heureuse de vivre chez les Tilney, s’inquiète de la durée de son séjour parmi eux et craint d’être restée trop longtemps. Ses amis la rassureront sur ce point. Parfois, la morale est contraignante comme lorsque les Allen lui disent qu’il n’est pas convenable de se promener en voiture (curricle) découverte, ce qui crée une angoisse chez Catherine, Jane Austin semblant elle-même distiller ses propres opinions sous couvert de traiter d’une histoire romanesque.

Selon Descartes, la morale est provisoire et répond à trois préceptes majeurs :

Le premier précepte : obéir aux lois et coutumes de son pays. A Catherine qui éprouve une honte d’avoir suspecté à tort une mort horrible de la mère d’Henry, celui-ci lui dit page 216  » Consultez votre intelligence, votre raison, appelez-en à votre expérience personnelle… Notre éducation nous a-t-elle préparés à ces atrocités? Nos lois les tolèreraient-elles? De pareils crimes seraient-ils perpétrés sans être sus, dans un pays tel que le nôtre où les communications directes ou bien le courrier sont tellement développés, où chaque homme est entouré de tout un voisinage d’espions bénévoles, où les routes et les journaux ne permettent pas le secret? Ma très chère Miss Morland, qu’êtes-vous allée imaginer? ». Le deuxième précepte consiste à être ferme et résolu dans ses actions : Catherine après avoir reçu la lettre d’Isabelle décide d’être ferme avec elle et de ne plus la voir et enfin, troisième précepte : changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde : page 243 alors que Catherine va se faire chasser de Northanger Abbey, elle venait de décider « de ne plus se laisser influencer par des apparences alarmantes et de ne plus écouter sa trompeuse imagination ».

Ainsi, le doute doit être dominé par la raison. Pour cela, il convient de distinguer l’imagination de la perception (1) et considérer que la raison équivaut au bon sens (2).

Selon Descartes, « Quand nous imaginons ce qui n’existe pas, c’est à partir d’éléments qui existent ». L’imagination est d’abord la faculté qui déforme notre perception sur les choses. La perception est prise par Descartes comme prise de conscience. Catherine a besoin de vérifier ce qu’elle imagine à propos du coffre, du cabinet et du décès de Mme Tilney. A chaque fois, elle prend conscience de ses erreurs et met fin à ses fantasmes. Elle revient toujours à la raison. Selon Kant, l’illusion est un processus qui consiste à tenir pour réel ce qui est seulement logique, conçu, donc ce qui est au-delà, inaccessible du phénomène. Catherine combat l’illusion en vérifiant de façon intrépide car jeune et maladroite, les hypothèses que sa nature romanesque lui a laissé imaginer. Mais c’est une héroïne et page 254 Jane Austen nous dit que chassée de Northanger Abbey, partie seule sur la route en chaise de poste « elle voyagea sans incidents ni problèmes pendant environ onze heures » car « Sa jeunesse, sa courtoisie, sa libéralité, lui valurent tous les égards qu’une voyageuse comme elle était en droit d’attendre ».

Ainsi, l’illusion peut être combattue par la raison, c’est-à-dire selon Descartes, le bon sens.

Pour cela, Descartes nous propose une méthode qui obéit à 4 règles : La première, c’est l’évidence : il faut ne se rendre qu’à l’évidence, juger vraies seulement les idées claires et distinctes en mettant à distance les opinions recueillies par ouï-dire. Le général Tilney a cru à tort les exagérations sur la fortune des Morland puis à l’inverse sur leur faux état de nécessité. En second lieu, l’analyse : diviser les problèmes en autant de questions élémentaires et séparées. Catherine se demande si avec toutes ses bêtises, Henry est amoureux d’elle. En troisième lieu, la synthèse: aller du plus simple au plus composé par un enchaînement rigoureux. Ainsi, Jane Austen semble décrire la complexité d’un raisonnement page 199 « Elle fut cependant légèrement rassurée lorsqu’elle s’aperçut qu’on devait, pour revenir aux chambres d’un usage quotidien, passer par plusieurs pièces plus petites qui donnaient sur la cour et qui, jointes à tout un enchevêtrement de couloirs disséminés çà et là, reliaient entre elles les différentes parties de la maison. » La mort de Mme Tilney est due a une maladie dont elle a souffert durant 5 jours et elle n’a accepté la venue du médecin que le dernier jour. Enfin, en quatrième lieu, rechercher les éléments nécessaires à la solution d’un problème sans ne rien omettre. Catherine se rendra compte plusieurs fois qu’Henry l’aime jusqu’à la certitude page 266 : il lui fait sa demande en mariage avant de lui expliquer l’objection de son père contre qui il a dû batailler page 271 ‘Il (le général Tilney) supporta donc très mal l’opposition de son fils qui avait pour le soutenir la voix de la raison et les ordres de la conscience. »

Selon Kant, pour éviter l’illusion, il faut délester l’intelligence de la sensibilité mais préconise : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité dans ta personne et dans celle d’autrui toujours comme une fin, jamais comme un moyen.’

En conclusion, Catherine est une passionnée qui finit par dominer ses tendances romanesques qui l’ont mise dans des situations socialement délicates malgré sa bonne volonté. Elle a su rester franche dans une société hypocrite et a de vrais amis, un véritable amour et une famille aimante. Elle est donc destinée au bonheur tandis qu’Isabelle, l’hypocrite, celle qui à la fois courtise et méprise les êtres humains, s’est perdue, elle n’a pas su trouver le chemin. Catherine n’a fait que chercher la vérité tandis qu’Isabelle s’est perdue dans ses mensonges. Le bonheur semble se trouver dans la vertu et la raison.


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