L’art auprès de l’âtre

«Jules et Jim» film de François Truffaut, 1962

Il était une fois un scorpion qui voulait traverser la rivière. Ne sachant pas nager, il demanda à une grenouille si elle pouvait l’aider en le portant sur son dos. La grenouille refusa de peur d’être piquée par l’insecte. Le scorpion finit cependant par la convaincre. Lorsqu’ils furent arrivés au milieu de la rivière, le scorpion n’y résista pas, et bien que sachant qu’ils périraient tous les deux, piqua la grenouille. La grenouille lui demanda d’expliquer son geste. Le scorpion répondit qu’il n’avait pas pu résister à sa vraie nature. Jules, citoyen allemand, est l’ami de Jim, citoyen français. Jules aime collectionner les insectes. Les deux amis se connurent en 1912, et furent mobilisés par leurs pays respectifs lors de la première guerre mondiale. Chacun redoutait de se retrouver dans les tranchées face à l’autre. Cette situation ne se présenta pas et ils furent heureux de se retrouver après que l’armistice fut signée entre les pays. Mais, sur un autre tableau, une autre guerre se jouait. Une guerre psychologique menée par Catherine qui pouvait aussi bien s’appeler Thomas lorsqu’elle se déguisait en homme. Catherine, qui joue avec les sentiments étant incapable d’en éprouver elle-même, mène une campagne de destruction qui lui sera fatale à elle-même ainsi qu’à Jim. Se pose alors la question de savoir si l’homme ou la femme, tels le scorpion de la fable, peuvent résister à leur vraie nature? Ainsi, l’on peut d’une part analyser les motivations du scorpion et d’autre part constater qu’une grenouille bien que piquée, peut survivre au venin du scorpion.

Jules, avant son mariage, collectionnait les aventures avant de collectionner les insectes. En 1912, son cousin lui présenta des étudiantes venues de tous les pays, dont Catherine, une française. Une histoire d’amour-amitié s’instaura entre elle, Jules et Jim. Mais, Catherine, deviendra le scorpion, s’autodétruisant et détruisant son entourage. L’on peut alors essayer d’expliquer quelles sont ses motivations.

Pendant la guerre, Jules épousa Catherine qui mit au monde ensuite une petite fille prénommée Sabine. Le personnage de Catherine ou Thomas selon qu’elle se déguise en garçon, est décrit comme rusé par Jules et veut « être libre » et ressembler à l’héroïne de la pièce de théâtre qu’elle est allée voir avec ses deux amis. Elle l’admire car “elle invente sa vie à chaque instant”. Serait-ce donc cela la liberté selon Catherine? En effet, les moeurs de Catherine qui a eu de nombreux amants, ne correspondent pas aux « bonnes moeurs » de l’époque d’un point de vue moral et elle représente la pécheresse de la parabole de Saint Luc dans l’Evangile«Une de perdue, dix de retrouvées». Une femme perd un drachme et le cherche partout dans la maison. Elle finit par le retrouver avec joie. Cette parabole signifie qu’il faut ramener les brebis égarées dans le droit chemin mais aussi qu’une chose que l’on croyait précieuse peut être facilement remplacée. Si Jules ne peut se passer de Catherine, Jim, quant à lui, l’a remplacée. Alors le scorpion qui lui demandera de l’aider, va le piquer. En effet, tel Judas, Catherine trahit Jim qu’elle entraîne en voiture dans sa chute mortelle au bout d’un pont. “La Scène” semble être évoquée lorsque Jules dessine le visage de Lucie, l’une de ses amantes connues avant Catherine, sur la table d’un bistrot et que Jim propose de l’acheter au patron du bar. Celui-ci lui répond qu’il ne vend les tables que par 12. Lorsque Catherine apprend que le village et la vallée où ils vivent tous les trois avec Sabine les surnomment “Les trois fous”, Catherine invente le jeu de “L’idiot du village” où la table représente le village et ils font des grimaces. Catherine, qui aime se travestir, représente le traitre à double face. En effet, telle la métaphore de la bulle creuse évoquée dans un livre qu’elle vient de lire, l’auteur allemand raconte que le ciel est une boule creuse dans laquelle est enfermée la terre où du fait de l’attraction terrestre, nous marchons debout, les pieds attirés par la croûte terrestre, et la tête orientée vers le centre de la bulle. Par métaphore, cela repésenterait le propre enfermement de Catherine mais aussi celui de Jules car Catherine, malgré la qualification de Jules qui dit d’elle qu’elle “n’est ni belle, ni intelligente, ni sincère”, exerce un pouvoir d’attraction au point que Jules est complètement sous son emprise. Les armes qu’elle utilise sont l’hypocrisie et la manipulation : selon la voix off du film : “Elle faisait peut-être, Jules en était loin d’être certain, ce qu’il fallait pour le séduire. C’était insaisissable. Catherine ne dévoilait jamais ses buts qu’en les atteignant”. Jim dit à Gilberte : “ Dès que Catherine a envie de faire quelque chose, dans la mesure où elle croit ne pas nuire à autrui, d’ailleurs elle peut se tromper, elle le fait pour son plaisir et pour en tirer la leçon. Elle espère arriver ainsi à la sagesse.” Comment peut-il croire cela? Maniplatrice, elle qui avait fait, enfant, la fierté de son village lors d’une cérémonie religieuse, use du vocabulaire religieux : “Prosterne-toi, crois-moi, ce papier est ma peau, cette ancre est mon sang”. Jim lui répond alors “Je te crois, je crois en toi”. Lors d’une excursion, elle se fait porter par ses deux amis. Mais aussi, elle se venge sur des suppositions. Ainsi, elle a trompé son mari à la veille de leur mariage car elle n’a pas apprécié la réflexion de sa future belle-mère. Lors d’une permission pendant la guerre, elle a perçu les bras de son mari comme étant ceux d’un étranger, alors elle lui a fait un enfant et lui a déclaré qu’elle ne lui donnerait pas plus. Ils ont fait chambre à part, elle lui a dit qu’elle reprenait sa liberté. Ensuite, elle a pris pour amant Fortunio qu’elle ne garda pas car trop jeune. Elle justifia avoir trompé Jules au motif que “L’indulgence, le loisir de Jules (qui est donc un objet) me manquaient, ma fille m’attirait comme un aimant, je n’étais pas sur mon chemin”. Comment peut-elle user de ces arguments? Elle leur fait le reproche de leurs qualités. Jules symbolise la grenouille qui l’aide à faire son chemin et qu’elle détruit. Jules dira d’elle qu’“elle fait régner l’ordre dans notre maison, c’est vrai. Mais quand tout va trop bien, il lui arrive d’être mécontente. Elle change d’allure et cravache tout en gestes et en paroles.”

Jules étant à moitié détruit, elle va vouloir détruire Jim contre qui elle va vouer une lutte acharnée.

Jules et Jim aiment jouer aux dominos. En latin “Dominus” signifie le “Maître”. Catherine, perd tous ses matchs contre Jim. En effet, lorsque Jim se retrouve à papillonner avec Jules et Albert autour de Catherine, Jim n ‘est pas content. Il se sentait de trop. “Il ne pouvait admirer Catherine que seul. En société, elle devenait relative. ” Même si elle a passé la nuit avec Jim et qu’“il se releva enchaîné, les autres femmes n’existaient plus pour lui”, Jim partira au bout d’un mois. Jules qui avait demandé à Jim d’être l’amant de sa femme de peur qu’elle ne le quitte, dira tout de même à son ami, “Faites attention Jim, attention à elle et à vous”. Jim qui voulait se marier avec Catherine et avoir des enfants, a rejoint Gilberte. Jules est d’accord pour divorcer au plus vite cependant, la relation avec Jim sera un échec. Catherine n’est pas contente des lettres de Jim car elle pense que ses adieux avec Gilberte sont trop longs. Catherine était revenue auprès de Jules qui veille sur leurs lettres, et “Jim ne pouvait pas plus quitter Gilberte que Catherine ne pouvait quitter Jules”. Enfin, Jim revient mais elle est partie la veille au matin laissant mari et enfant. Jules, qui naïf, excuse son comportement, dit d’elle qu’“elle est une force de la nature qui s’exprime par des cataclysmes, elle vit dans toutes les circonstances au milieu des humains, guidée par le sentiment d’innocence.” Ainsi est absous le scorpion. Jim décide de repartir mais Catherine, aimant le théâtre, refait son apparition. Jim et Catherine ont une relation chaste le temps de savoir si elle est enceinte d’Albert : ceci attisa la flamme de leur amour : “ Ils ne se quittaient pas, ils ne trichaient pas, la terre promise était en vue.” Puis, dans son mécanisme d’autodestruction, prétextant qu’ils n’arrivent pas à concevoir d’enfant, elle fait une scène de jalousie à Jim à propos de Gilberte dont elle prétend qu’elle lui écrit tous les jours. Jim lui rétorque qu’elle est injuste. Elle lui répond “Sans doute, mais je n’ai pas de coeur.” Jim lui répond qu’ils se séparent pour trois mois. Il ne se jette pas à ses pieds comme l’aurait fait Jules. Il résiste. Catherine va se réconforter auprès de Jules. La voix off du film commente : “Ainsi, pour Jim, leur amour était dans le relatif, alors que pour Jules, leur amour était absolu.” Le lendemain, Jim qui voulait faire des enfants à Catherine afin qu’elle n’ait plus d’aventures, quitte la maison. Il s’agit, selon la voix off, des “dernières étreintes qui équivalaient à un enterrement, ou déjà la mort.” Jim pense que tout est fini. Catherine pense être enceinte de Jim. Il la repousse. Les lettres se croisent et entraînent des malentendus. Il s’agit d’un dialogue de sourds. Jim pense que Catherine qui a lu « Les affinités électives » de Goethe, “a beau jouer à découvrir les lois humaines, cela doit être pratique de se conformer aux règles existantes”. Elle ne fait pas l’effort de le comprendre Il lui dit “Nous avons joué avec les sources de la vie, et nous avons perdu.” Ils n’ont pas eu d’enfant pour sceller leur union ainsi qu’ils l’avaient souhaité. Cependant, après leur séparation, .Jim finit par prendre le train et rejoindre Jules qui a acheté un moulin près de la Seine. Ils font une partie de dominos. Jules révèle à Jim qu’il craint que Catherine ne se suicide car elle se tenait pliée comme une veuve, elle ressemblait à une convalescente, elle se déplaçait au ralenti avec le sourire d’une morte.” Ainsi ternit le visage de la statue de pierre au sourire énigmatique qui avait tant plu aux deux amis avant de rencontrer Catherine qui semble être un don Juan. La sanction de son échec sera pour Catherine son suicide entraînant dans sa chute Jim qui lui avait dit qu’il allait épouser Gilberte et avoir des enfants : “ Il faut regarder les choses en face, Catherine. Nous avons échoué, nous avons tout raté. J’ai porté la détresse autour de moi en voulant t’apporter la joie, cette promesse que j’ai faite à Gilberte : vieillir ensemble, mais elle n’a aucune valeur puisque je peux la reculer à l’infini. C’est comme un faux billet, je n’ai plus d’espoir de mariage avec toi et il faut que tu saches, Catherine, je vais épouser Gilberte. Elle et moi nous pouvons encore avoir des enfants.” Match perdu pour Catherine. Alors elle pleure : “Tu vas mourir! Tu me dégoûtes! Je vais te tuer, Jim!” Elle prend un révolver que Jim lui ôte des mains. Quelques mois plus tard, Jim croise Jules et Catherine au cinéma. Ils font ensuite une promenade en auto. Jim n’a plus de sentiment pour elle. Pendant qu’ils marchent, Jules explique à son ami : “Vous avez été pour Catherine facile à prendre et difficile à garder.” Catherine remonte en voiture et demande à Jim de l’accompagner. Elle jette l’auto dans l’eau arrivée au bout d’un pont. Le scorpion a piqué la grenouille qui cette fois, est Jim qui avait essayé de sauver son couple avec Catherine et tenté de construire un foyer avec elle.

Catherine n’a pas d’état d’âme pour ses victimes car pour elle, l’être humain n’est qu’un objet. Ainsi, elle s’intéresse à la théorie de Goethe dans son livre «Les affinités électives» publié en 1809 où il théorise l’idée selon laquelle les rapports d’attirance et de répulsion entre les éléments chimiques permettent par métaphore de comprendre les relations humaines. Goethe mêle science et fantastique en donnant des pouvoirs aux objets pour illustrer les “liaisons” entre les éléments humains et les éléments objets de son roman. Cette recomposition qui s’oppose à la morale s’impose aux personnages malgré leur volonté. Il s’agit du “tragique” au sens classique. Dans le film, Jules et Jim choisissent leur route comme Catherine choisit son chemin. Le drame aurait pu être évité. Mais la question se pose des conséquences qu’entraîne le fait de considérer l’être humain comme un objet, de ne pas le respecter. Le discours misogyne de Jules qui finira par être soumis à Catherine et se laisse cravacher par Sabine, montre sa relativité. Denise est une pauvre fille traitée comme un objet, désignée par son compagnon comme étant “une chose”, “un bel objet”, “C’est le sexe, le sexe à l’état pur”. Jules qui demandait à ses amis ce que pouvait bien faire une femme à l’église et quelle pourrait être sa conversation avec Dieu, pourrait se poser la même question envers cette carricature masculine qui fait du tort aux gentlemen.

Malgré le drame, le film est optimiste, puisqu’ une grenouille piquée par le scorpion peut survivre. Pour cela, il faut considérer que Catherine est antisociale ce qui explique les causes de la mort de Jim. En effet, une personne antisociale se définit par “une incapacité à ressentir l’empathie et plus précisément à comprendre et à percevoir les émotions des autres. Les personnes présentant ce trouble réagissent également de manière impulsive sans se soucier des conséquences de leurs actions”.

Catherine aime faire souffrir. Elle avoue indirectement lorsqu’elle raconte qu’enfant, on lui avait appris “Notre père qui êtes aux Cieux” et qu’elle comprenait “Notre père qui quête aux Cieux”. Elle imaginait son père en bedeau barbu faisant la quête devant le paradis. Elle est incapable d’aimer même son père qui semble mendier son amour filial et le dit violemment à Jim : “Je n’ai pas de coeur. C’est pourquoi je ne t’aime pas et que je n’aimerai jamais personne”. Jules dit à Jim que Catherine enseigne Shakespeare. Peut-être fait-il référence à Ophélie dans «Hamelet» qui se suicida par noyade quand elle apprit que son amant avait tué son père. Ici, Catherine a tué son amant qu’elle n’était pas capable d’aimer ni son père. Ophélie que l’on dit folle fait échos à une autre folie, celle de Catherine qui d’un coup de tête saute dans la Seine et à qui Jules dit « Tu es fou (folle)? ». Catherine, sourit . D’autre part, lorsque Catherine s’en va sans prévenir, elle quitte mari et enfant et les laisse sans explication. Enfin, elle dit à Jim lors de sa crise de jalousie à cause de Gilberte : “Tu souffres? Et bien, moi, je ne souffre plus, parce qu’il ne faut pas souffrir tous les deux à la fois. Quand tu cesseras, je m’y mettrai.” Jules dit d’elle qu’“elle professe que le monde est riche, que l’on peut tricher un peu. Elle demande d’avance pardon à Dieu.”

Catherine, antisociale, se moque des conséquences de ses actes et agit par impulsions. Elle exerce une violence psychologique sur son mari et sur ses amants ainsi qu’une violence physique en s’armant d’un révolver et en se suicidant commettant un meurtre sur Jim en jetant la voiture du pont laissant un veuf et une orpheline. Jules dit d’elle qu’“elle est d’habitude douce et généreuse, mais quand elle croit qu’on ne l’apprécie pas suffisamment, elle devient terrible. Elle passe alors d’un extrême à l’autre avec des attaques brusques.”

Mais la piqûre du scorpion sera bénéfique pour le père et l’enfant car la grenouille Jules aura survécu.

Jules en effet, change en raison du décès de son épouse. Il est soulagé. Elle ne viendra plus le troubler avec ses pseudo états d’âme dus à son oisiveté et à son égoïsme ainsi qu’à son narcissisme. Jules dit à Jim : “ Pourquoi Catherine nous fait le cadeau de sa présence? Parce que nous lui prêtons une complète attention”. Elle est instable et détruit systématiquement le bonheur. L’amitié de Jules et Jim est restée intacte, on les appelle Dom Quichotte et Sancho Pansa. Lutter contre Catherine c’est lutter contre des moulins à vent puisqu’elle est attirée par le vide et qu’elle est dans sa bulle.

En conclusion, il n’y a pas de fatalité, l’on ne sait pas si Sabine sera comme l’était sa mère. L’enfant dans ses jeux avec son père qui mimait un cheval qu’elle cravachait, a rendu à Jules les lunettes que Catherine avait ôtée et que son mari avait passées à Sabine qui après les avoir essayées s’est frotté les yeux et les lui avait rendues. Est-ce un rejet du modèle maternel? Catherine n’a pas su résister à sa vraie nature, Jim a lutté et a succombé. Jules a vaincu ses a priori misogynes et il a trouvé la sérénité. Sabine représente l’espoir et au sortir de la guerre, Jim avait dit à son ami que la véritable victoire c’était Sabine. L’on peut supposer qu’il dit cela car l’enfant est la survie, la vie étant mot neutre en allemand, genre ni masculin ni féminin, ce qui fait dire à Jim que “C’est joli et surtout très logique” car il est dans la nature de l’être humain d’assurer la continuité de la vie, ne serait-ce que par instinct de conservation.


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *